Le bâtiment en construction domine déjà de sa hauteur l’actuelle usine d’Igor au milieu de la fertile plaine du Pô. Devant, un camion décharge sa cargaison de lait. À une cinquantaine de kilomètres de Milan, le fabricant de gorgonzola prévoit d’augmenter de 20% sa capacité de production. Mais la hausse des droits de douane américains n’arrange pas les affaires de Fabio Leonardi, le PDG de l’entreprise familiale. La moitié de ses 280 millions d’euros de chiffre d’affaires part à l’export. «Les États-Unis représentent 5% de nos ventes. Ces droits de douane vont entraîner une baisse des volumes», craint l’industriel piémontais, charlotte sur la tête, en faisant visiter son atelier flambant neuf de fabrication artisanale. Ces dernières années, l’entreprise a déjà dû encaisser la chute de ses ventes vers la Russie et les effets du Brexit. Trouver de nouveaux débouchés ne sera pas facile, car «nous vendons déjà partout dans le monde. Il nous faudra dépenser plus en marketing», calcule Fabio Leonardi.
L’industrie italienne se retrouve en première ligne dans la guerre commerciale ouverte par Donald Trump. Même si le pays ne possède pas un tissu de grandes entreprises comme la France ou l’Allemagne, ses petites entreprises industrielles ont encore dégagé 55 milliards d’euros d’excédent commercial en 2024. Dont plus de 38 milliards d’euros rien qu’aux États-Unis, son deuxième débouché.
En 2024, les exportations italiennes ont déjà baissé de 0,4%, plombées par le ralentissement de son grand client allemand. Les exportations vers ce pays de la puissante industrie de la machine-outil et d’équipements automobiles de Brescia, l’un des poumons industriels de la Lombardie, ont même plongé de 10%, selon la Confindustria locale.
Mais il en faut plus pour décourager les petits patrons italiens. «Les États-Unis ne pourront pas maintenir ces taxes très longtemps », se rassure Francesco Buffoli, à la tête de Buffoli Transfer, une entreprise familiale de 140 salariés spécialisée dans les machines-outils à haute performance. Dans son usine de Brescia, coincée entre des petites résidences et le terrain de golf de la ville, une dizaine de machines grises et bleues attendent d’être livrées outre-Atlantique. Francesco Buffoli estime que ses clients auront du mal à se passer du made in Italy et de ses machines ultra-adaptées aux besoins de chacun. Pour préparer l’avenir, l’entreprise prospecte déjà de nouveaux marchés en Afrique du Nord ainsi que dans toute l’Asie. L’an dernier, elle a choisi de s’implanter au Vietnam, en partenariat avec sept autres PME du nord de l’Italie.

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Trim 4 2025
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Indice mensuel du coût horaire du travail révisé - Salaires et charges - Tous salariés - Industrie manufacturière (NAF rév. 2 section C)base 100 en décembre 2008
Un mouvement que le gouvernement de Giorgia Meloni entend encourager. Mi-mai, il a présenté un plan pour aider les entreprises à diversifier leurs débouchés, notamment vers l’Inde, le Vietnam, la Serbie ou les Philippines. Avec l’objectif de passer de 623 à 700 milliards d’euros d’exportations d’ici à 2027. En 2024, les ventes de l’Italie ont déjà bondi de 23% vers la Turquie et de 27% vers l’Arabie saoudite.
Se spécialiser sur des marchés de niche
«Les entreprises industrielles italiennes, grâce à leur petite taille, ont une grande capacité de réaction. Celles qui exportaient vers l’Allemagne se tournent déjà vers les nouveaux pôles automobiles comme la Turquie», décrypte Pietro Contigiani, le directeur du bureau de Paris de l’agence de soutien à l’export ICE. Selon la banque Intesa Sanpaolo, la distance moyenne des exportations a déjà progressé de 3150 km en 2005 à 3434 km en 2023. Contrairement à l’Allemagne, très dépendante de l’automobile et de la machine-outil, l’Italie peut aussi compter sur la diversification de ses exportations pour amortir les chocs. «Depuis vingt ans, cette diversification s’est accentuée. Les entreprises se spécialisent sur des marchés de niche dont elles deviennent des leaders», résume Marco Fortis, le directeur de la Fondation Edison. Avec à la clé des marges confortables. L’Italie pointe dans le top 5 des plus gros exportateurs mondiaux de 1500 lignes de produits sur 5200, un éclectisme égalé seulement par la Chine.
Ses domaines d’excellence recoupent en grande partie la carte des districts industriels, ces concentrations géographiques de PME d’un même secteur, qui maillent le territoire italien. Le pays est ainsi le leader de la production de machines d’emballage, concentrée autour de la «packaging valley» à Bologne, de la fabrication de rouges à lèvres près de Milan ou de yachts de luxe. Et ses deux districts de robinetterie du Piémont et de Lombardie transforment cinq fois plus de laiton que l’industrie allemande…
Modernisation de l’industrie
Installé à la sortie de Brescia, Idra est l’un de ces champions italiens. Le groupe de 125 salariés a connu son heure de gloire lorsque Tesla a adopté la gigapresse fabriquée dans son usine de Travagliato pour produire certaines pièces de sa Model Y d’un seul tenant. Une petite révolution technologique qui permet de compresser les coûts de production, copiée depuis par d’autres constructeurs. «Elon Musk a approché cinq constructeurs différents. Nous avons pu le faire, car nous sommes italiens : être petit nous rend flexible. Nous avons les ingénieurs, nos fournisseurs sont à proximité. La région ressemble à un Disneyland pour industriels. Brescia est un hub pour le travail du métal, les compétences sont là», résume John Stokes, le directeur général britannique du groupe fondé en 1946 et passé sous capitaux chinois. Des ouvriers assemblent le dernier de ces monstres d’acier de 12 mètres de longueur, destiné à une usine slovaque. Pour honorer ses commandes, en chute libre depuis la crise automobile, Idra s’appuie sur un réseau de sous-traitants. Les longs tubes d’acier spéciaux viennent d’Italie.
Le plan Industrie 4.0 lancé en 2016 par le gouvernement Renzi – et prolongé par ses successeurs – a aussi accéléré la modernisation des usines italiennes, grâce à un dispositif de suramortissement fiscal pour les investissements, ce qui permet au fabricant d’équipements Francesco Buffoli de vendre également sur son marché domestique désormais. Et qui stimule la productivité des entreprises, déjà meilleure qu’en Allemagne et en France si on exclut la myriade de microentreprises industrielles.
Maintenir la bonne santé de ses exportateurs, qui a alimenté le rattrapage du PIB italien depuis la crise du Covid, est stratégique pour Rome. Grâce à ses excédents commerciaux, «le made in Italy finance la dette publique», rappelle Marco Fortis, alors que la population décline. L’Italie a dégagé une position nette extérieure – qui reflète sa situation financière – positive de 300 milliards d’euros. Celle de la France est en négatif de plus de 700 milliards d’euros.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n°3744-3745 - Juillet-Août 2025



