Le bleu du ciel, le vert argenté des feuillages et le beige du sable colorent, à la façon d’une tranche napolitaine, le paysage à perte de vue. À une dizaine de kilomètres de Beer-Sheva, sous un soleil de plomb, Yechiam Getz, agronome chez Netafim, effectue un carottage au pied d’un jojoba. Dans ce champ situé en plein Néguev, un désert qui couvre la moitié d’Israël, ces arbres sont alignés par centaines. Jusqu’à 15 cm de profondeur, le sol blond et sablonneux file entre ses doigts. Au-delà de 20 cm, il s’assombrit pour former une petite motte compacte.
Le visage de Yechiam, lui, s’illumine : «Regardez, c’est merveilleux ! La terre est humide près des racines.» Si ces arbustes sont chargés de petits fruits verts en cette fin du mois de juin – «dès deux ans de maturité, précise l’agronome, contre cinq ans dans leur milieu naturel, au Mexique» –, c’est grâce aux kilomètres de tuyaux enterrés qui délivrent goutte après goutte une ration d’eau et de nutriments à chaque pied. D’ici à un mois, ces noix de jojoba seront transformées en huile pour l’industrie cosmétique, à quelques kilomètres de là, dans le kibboutz Hatzerim.
Pascal Guittet Yechiam Getz, agronome chez Netafim, effectue un carottage au pied d’un jojoba (photos : Pascal Guittet).
Pascal Guittet La couleur violette des tuyaux indique qu’il s’agit d’eau domestique recyclée pour l’agriculture. Les goutteurs sont enterrés à 20 cm au pied des arbres.
Un modèle de gestion de l’eau
L’État d’Israël couvre les besoins en eau de ses 9,6 millions d’habitants… et s’évertue à l’économiser
- 3 à 7% : taux de fuites
- 85% : taux de recyclage
- 80% : part d’eau potable dessalée
L'inventeur de l'irrigation goutte à goutte
C’est dans cette communauté qu’est née en 1965, grâce à l’invention d’un ingénieur d’origine polonaise, Simcha Blass, la société Netafim, qui a popularisé dans le monde entier l’irrigation goutte à goutte. Ce leader de l’agriculture de précision, actif dans 110 pays, a été racheté par le groupe mexicain Orbia en 2017 mais conserve son siège et sa R&D industrielle à Tel-Aviv. Les techniques d’irrigation agricole d’Israël sont les premières à avoir suscité l’intérêt de pays en proie au stress hydrique. En Iran, où Netafim était implanté avant que la révolution islamique de 1979 ne désigne Israël comme le «petit Satan», le nom de l’entreprise continue de désigner le goutte-à-goutte.
Avec le changement climatique, le déploiement de cette expertise s’étend aux zones tempérées. Yechiam, qui se rend régulièrement au Maroc (en utilisant son passeport français – la nationalité de son père – plutôt qu’israélien), était ainsi, le mois dernier, dans les Hauts-de-France pour conseiller des cultivateurs d’oignons et de pommes de terre. Dominée par de hautes cuves de stockage de polyéthylène, l’usine Netafim du kibboutz Hatzerim (l’une des 22 que possède le groupe) produit, avec une cinquantaine d’opérateurs et une kyrielle de robots, 1 million de kilomètres de tuyaux équipés de goutteurs par semaine. L’invention des goutteurs par Israël n’est pas seulement le fait de son climat. Comme l’explique Samuel Assouline, le directeur de l’institut de recherche Volcani, rattaché au ministère de l’Agriculture, «les immigrants juifs qui ont peuplé ce pays n’étaient pas agriculteurs de père en fils, ils n’avaient aucune pratique ancestrale à reproduire. Certains étaient scientifiques, ils ont inventé leur voie.»
Avec le temps, les méthodes se sont perfectionnées. Toujours dans le Néguev, sur le domaine de Yatir, à une altitude comprise entre 600 et 900 mètres, Gil Hecht cultive 44 hectares de vignes et plus de 18 cépages. «Du merlot, du grenache, du cabernet, du malbec, du petit verdot, égrène-t-il. Chaque parcelle demande un arrosage différent selon la variété, le sol, l’exposition.» L’un de ses collaborateurs, Shalom, nous montre sur son smartphone l’application qui lui permet d’ouvrir ou de fermer une centaine de valves d’irrigation, après analyse du statut hydrique des feuilles.
Pascal Guittet Le domaine de Yatir, dans le Néguev, compte plus de 18 cépages.
Pascal Guittet Les vignes sont cultivés grâce à une irrigation contrôlée par une centaine de vannes actionnées depuis un smartphone.
Pour ces parcelles, l’eau est pompée dans des nappes souterraines, mais aujourd’hui, 70% des cultures du Néguev sont alimentées par les eaux recyclées des espaces densément peuplés de la côte méditerranéenne. Pour comprendre comment, il faut se rendre au nord, vers Tel-Aviv. Sur la route se dresse, au milieu du sable et des cailloux, la maison de David Ben Gourion qui, avant même la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël en 1948, affirmait le projet sioniste visant à «faire fleurir le désert».
Une gouvernance de l’eau très centralisée
En matière d’eau, en Israël, un organisme a tout pouvoir : la Water Authority, l'Autorité de l’eau. C’est elle qui réglemente, autorise ou non les forages, planifie les installations à construire et fixe les prix. Ces derniers sont les mêmes pour tous les habitants, quel que soit le lieu où ils vivent, et ne varient que selon les usages (plus économiques pour l’agriculture, avec plusieurs niveaux de qualité, plus élevés pour l’eau potable). Chaque ménage dispose d’un quota mensuel de mètres cubes en fonction de la composition du foyer. S’il le dépasse, le tarif de base est rehaussé.
Autre particularité : le financement des investissements pour l’eau ne dépend pas du budget de l’État. «Nous fonctionnons en circuit fermé, pour éviter les interventions politiques qui ont pu avoir lieu dans le passé avec le lobby des agriculteurs : l’eau paye pour l’eau», tranche le directeur de l’Autorité de l’eau, Yechezkel Lifshitz. Pour déployer les coûteuses centrales de dessalement, l’Autorité fonctionne sur un système de BOD («build, operate, transfer», construire, exploiter, transférer). Les répondants aux appels d’offres proposent un coût au mètre cube sur une durée de 25 ans en général. Charge au gagnant de financer les investissements et l’exploitation quand l’Autorité s’engage sur un volume d'achat. Si la saison est très arrosée et que la demande baisse, elle couvre une partie des frais fixes.
Entre la première centrale de dessalement et la dernière, le coût a baissé, de 80 à 40 cents de dollar/m3. «Les techniques se sont améliorées, les coûts de l’énergie comme les taux d'intérêt ont baissé et nous avons appris à travailler ensemble», explique le directeur de l’Autorité.
Cocktail de technologies
Tout à l’opposé du calme qui règne dans le Néguev, dans la métropole côtière de Tel-Aviv, hérissée de grues affairées à bâtir toujours plus de gratte-ciel, c’est l’effervescence. Ce 26 juin, une délégation internationale d’une centaine de professionnels de l’eau anime joyeusement la terrasse du bar Suramare. Taïwanais, Roumains, Ivoiriens, Philippins, Kenyans, Californiens… et même un Français, Jean-Luc Ventura, le directeur du fonds corporate de Suez, ont été invités par les services de l’export israélien à rencontrer la compagnie nationale Mekorot et de nombreuses start-up spécialisées dans le traitement, la détection des fuites, le recyclage de l’eau. «Bien sûr, Suez est déjà équipé dans tous ces domaines, mais pour investir, je recherche des solutions au potentiel supérieur», témoigne le responsable du groupe, qui a calé plusieurs rendez-vous d’affaires pour le lendemain. Un mois plus tôt, Renaud Muselier, le président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, avait signé en Israël un partenariat entre Mekorot et la société du canal de Provence.
Pascal Guittet Le samedi soir, le front de mer de Tel-Aviv-Jaffa s’anime. En Israël, la population augmente de 1,8% par an. Il faut donc continuellement planifier de nouvelles capacités d'eau.
Si les «watertechs» se sont épanouies ici, c’est que le pays, non content d’inculquer dès l’enfance que «chaque goutte compte», met en œuvre à grande échelle toutes les technologies possibles pour répondre à ses besoins. Mekorot, chargé d’acheminer l’eau aux portes des villes, s’enorgueillit d’un taux de fuite de 3%, mais la performance n’est pas aussi élevée pour le réseau qui alimente le consommateur final. «Depuis 2005, cette responsabilité a été retirée aux municipalités pour être confiée à des compagnies d’eau régionales encouragées par des incitations financières à réduire les fuites. L’objectif est fixé à moins de 10% et les fuites représentent 5 à 7% dans ces réseaux. Auparavant, les pertes étaient beaucoup plus importantes, car les municipalités n’avaient pas d’intérêt financier à renouveler les infrastructures et à investir dans des technologies de sauvegarde d’eau», explique, depuis son bureau à Jérusalem, Yechezkel Lifshitz, le directeur de l’Autorité de l’eau.
Un enjeu de sécurité nationale
Entre 1997 et 2022, la consommation d’eau domestique par habitant est passée de 105 à 90 m3 par an. La réutilisation des eaux usées, qui atteint désormais 85% dans le pays (contre seulement 1% pour la France) est, elle, une priorité depuis plus de trente ans. La centrale de Shafdan, qui récupère les effluents des 2,6 millions d’habitants de la région de Tel-Aviv et traite chaque jour 400 000 m3 pour les livrer à l’agriculture, en est la vitrine. Une légère odeur d’égout tranche avec la délicatesse des immenses gerbes de bougainvilliers fuchsia, dans ce site qui compte des dizaines de piscines de bioréacteurs. L’eau y circule pour décomposer les matières organiques, avant d’atterrir dans des bassins de décantation séparant les solides et les liquides. Après de nouveaux traitements, l’eau est conduite vers des zones sableuses où elle se purifie naturellement en descendant vers des bassins aquifères pendant un an. Les boues sont orientées vers huit grands digesteurs qui fournissent du gaz au site, «une économie d’énergie de 10 millions d’euros par an», selon un salarié, et 400 tonnes d’engrais par jour.
Le système n’est pas exempt de tout impact. Selon le chercheur Jacob Silverman, de l’Institut israélien de recherche océanographique et limnologique, à Haïfa, les fortes pluies de l’hiver provoquent un afflux qui surpasse les capacités de traitement des stations d’épuration du pays. Des polluants persistants sont relâchés, comme la caféine, la carbamazépine, ainsi que diverses bactéries qui «ont un impact sur la qualité des eaux côtières et la biodiversité marine».
Le dessalement est le troisième volet de la stratégie israélienne. Depuis la première grande usine d’Ashkelon en 2005, le pays en a implanté quatre autres le long de sa côte méditerranéenne, pour une capacité de 600 millions de m3 par an. Alors qu’une sixième et une septième sont en cours de construction et une huitième en projet, la capacité va grimper à 1,1 milliard de m3 en 2030. Une stratégie coûteuse en énergie (environ 3,2 kWh par m3) qui soulève peu d’opposition en Israël tant l’eau est un sujet de sécurité nationale. «Notre population augmente de 1,8% par an, elle double donc en trente-cinq ans, justifie Yechezkel Lifshitz. Avec le changement climatique, nous recevrons de moins en moins de pluie, alors que nous avons besoin de plus en plus d’eau pour nous et nos voisins.»
Pascal Guittet Sorek est l’une des cinq stations de dessalement du pays, qui alimentent 80 % de la consommation domestique.
À Rishon LeZion, à côté de la centrale de dessalement de Sorek inaugurée en 2013, le chantier de Sorek 2 bat son plein. Sorek 1, qui n’occupe qu’une dizaine d’hectares à 2,5 km de la côte, est le point d’arrivée d’un énorme tuyau qui aspire la mer à 1 kilomètre au large. Après une première filtration gravitaire, l’eau est mise en pression sur plus de 16 400 membranes par une technique d’osmose inversée qui la sépare de ses sels et impuretés. «L’eau dessalée a été une révolution silencieuse», estime Semion Brover, le directeur général de Sorek. Elle fournit aujourd’hui 80% de l’eau potable et sert également d’instrument diplomatique. Israël a signé en 2020 un accord pour vendre à la Jordanie 50 millions de m3 supplémentaires par an.
En Cisjordanie, la situation reste en revanche très précaire, selon B’Tselem, une ONG israélienne. «En Israël, chacun est sûr qu’en ouvrant le robinet, il aura toujours de l’eau. Une situation inimaginable pour les Palestiniens qui, même dans de grandes villes comme Ramallah, doivent calculer en permanence leur consommation. En moyenne, un Israélien consomme trois fois plus d’eau qu’un Palestinien», se révolte Eyal Hareuveni, de B’Tselem. L’association pointe un accord intérimaire «discriminatoire» de 1995 sur le partage de l’eau, qui n’a jamais été revu depuis, et des entraves permanentes en zones occupées sur les forages et le développement de réseaux entre des villes pourvues en eau comme Jéricho (dans la vallée du Jourdain) et d’autres assoiffées.

Israël se défend en affichant une augmentation des livraisons d’eau à l’Autorité palestinienne de Cisjordanie, passées de 53 millions de m3 par an en 2012 à 86 millions en 2022, et accuse les villes palestiniennes de polluer les nappes avec des stations d’épuration défectueuses. Le conflit sur ce sujet n’a pas empêché Israël de vendre son expertise eau auprès de nombreux pays arabes dans la foulée des accords d’Abraham (2020) avec les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Soudan et le Maroc. En 2021, Mekorot a ainsi signé un accord avec le Bahreïn pour améliorer sa gestion de l’eau.
Garder une longueur d’avance
Fort de grandes entreprises reconnues, Israël ne baisse pas la garde sur l’innovation. À l’université Ben Gourion du Néguev, une équipe de l’un des Jacob Blaustein Institutes for desert research, très orientée ingénierie, tente de récupérer le phosphore des eaux usées, de retirer les micropolluants des eaux recyclées et d'améliorer le taux de récupération des eaux saumâtres, «car ces gisements existent partout sur le globe», rappelle le professeur Moshe Herzberg. Lui-même est en train de mettre au point un instrument pour identifier très en amont la qualité de l’eau qui va atterrir sur les membranes d’osmose inverse des sites de dessalement. «Dans une usine, il y a plus de 30 000 modules d’osmose inverse, qui coûtent 450 dollars chacun et durent quatre à cinq ans. Si on prolonge leur durée de vie de six mois, on peut économiser des centaines de milliers de dollars par an.» Moshe cherche à lever des fonds pour créer une société.
Pascal Guittet Oled Nir dans son laboratoire, à l’université Ben Gourion. Le chercheur a inventé un système pour récupérer les phosphates des eaux de process des usines d’engrais.
Une étape déjà franchie par Lauren Guy qui, après avoir identifié des eaux souterraines sur Mars, lors de sa thèse, via un traitement algorithmique de données satellitaires, a créé Asterra pour appliquer cette technique sur Terre. «Nous identifions la présence d’eau via la signature spectrale des sols afin d’indiquer une zone d’intervention précise», explique le jeune scientifique de 35 ans, qui a déjà vendu cet outil à Mekorot, à des villes américaines et à Suez UK.
Les nombreuses bassines destinées à l’agriculture inspirent aussi des innovations aux spécialistes du solaire flottant. Sur la ville côtière de Césarée, la start-up Xfloat a finalisé un parc de 10,6 MW. Conçus par des ingénieurs maritimes, les panneaux bifaces suivent la course du Soleil, en s’orientant grâce à un ingénieux système de pompe hydraulique et de flotteurs, qui augmente le rendement de 20%. «Avec nos panneaux surélevés, l’évaporation est un peu supérieure, mais le refroidissement est plus efficace et cela perturbe beaucoup moins la biodiversité des étendues d’eau naturelles, explique Dotan Berenstein, le responsable des ventes. L’eau, l’énergie, l’agriculture, c’est un tout.» Au sud de l’aéroport international, à Kiryat Gat, s’étend la nouvelle et immense usine de Sodastream, qui a quitté les territoires palestiniens. Une solution israélienne pour fabriquer de l’eau… gazeuse, cette fois, partout dans le monde.
«Le dessalement a un impact très différent selon le type de côtes», affirme Jacob Silverman, chercheur à l’Institut israélien de recherche océanographique et limnologique
Après traitement, les usines de dessalement rejettent une eau très concentrée en minéraux. Quel est son impact sur le milieu marin ?
On ne peut pas donner une réponse générale, tout dépend du type de milieu marin dans lequel les rejets de dessalement sont déversés. Nous avons réalisé en 2020 une étude sur l’impact des usines sur la côte méditerranéenne d’Israël et nous notons de micro-effets à proximité du déversement, avec une augmentation de l’activité bactériologique. Les rejets, riches en polyphosphates, apportent, en quelque sorte, des nutriments et stimulent les organismes. Au-delà d’un kilomètre, il n’y a en revanche aucun impact écologique notable.
Pourquoi ?
C’est à cause du sol de cette côte méditerranéenne, principalement sablonneux. Nous menons aussi une étude à Eilat, au bord de la mer Rouge, qui présente des récifs coralliens. Les rejets semblent donner des résultats très différents, affectant les algues et provoquant la calcification des coraux jusqu’à les faire mourir.
Que faire de ces rejets alors ?
Nous pourrions les utiliser pour capter le CO2. Ils sont lourds et en y injectant du dioxyde de carbone, ils pourraient couler dans des couches profondes de la mer et se solidifier. Cela permettrait de résoudre à la fois les questions des rejets et de l’élimination du CO2.



