Chronique

[Fenêtre sur l'Europe] Pas d’émancipation du gaz russe sans sobriété énergétique et hydrogène vert

L’Europe a un plan pour réduire des deux tiers sa dépendance au gaz russe. Mais diversifier les approvisionnements ne suffira pas.

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Terminal GNL de ?winouj?cie (Pologne)
L'AIE estime que l’Europe pourrait importer 30 milliards de mètres cubes supplémentaires de gaz des États-Unis ou du Qatar, via des terminaux GNL, comme celui inauguré par le Pologne en 2016 à Swinoujscie.

Diversifier les sources d’approvisionnement, remplir les stocks de gaz à 90% de leur capacité pour l’hiver prochain, doubler la production de biométhane, importer de l’hydrogène, accélérer dans les renouvelables et réduire la demande de gaz, quitte à préférer, encore un temps, le charbon et le fioul pour produire de l’électricité... À peine dix jours après l’attaque de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine, l’Europe a dévoilé un plan, baptisé REpowerEU, pour s’émanciper du gaz russe d’ici à 2030 et réduire des deux tiers ses importations dès cette année. Un plan très ambitieux, qui sera plus ou moins compliqué à mettre en œuvre suivant les pays de l’Union. Si, en moyenne, l’Europe importe 40% de son gaz de Russie, pour l’Allemagne la part s'élève à 55%, voire à 100% en Finlande, tandis que la France n'est dépendante des importations russes qu'à 20%.

Précieux gaz

La mise en œuvre du plan reste à définir, mais la décision est prise. « Nous devons devenir indépendants du pétrole, du charbon et du gaz russes. Nous ne pouvons tout simplement pas nous reposer sur un fournisseur qui nous menace explicitement. Nous devons agir maintenant pour atténuer l’impact de la hausse des prix de l’énergie, diversifier notre approvisionnement en gaz pour l’hiver prochain et accélérer la transition vers une énergie propre », a déclaré la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, le 8 mars, lors de la présentation du plan REpowerEU.

Comme l’avait déjà révélé fin 2021 l’envolée des prix de l’électricité, le gaz est au cœur des systèmes énergétiques européens, pour le chauffage, la chaleur et l’hydrogène industriels et la production d’électricité. Même en France : il y est indispensable à l’équilibre du réseau. Le gaz apparaît aussi comme une énergie de transition pour les transports lourds, maritimes notamment, et pour les pays arrêtant le nucléaire, tels que l’Allemagne, afin de remplacer le charbon le temps de développer suffisamment d’électricité et de gaz renouvelables, hydrogène vert compris.

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Augmenter le charbon si besoin

Selon Bruxelles, entre le plan Fit to 55, qui vise une réduction de 55% des émissions de gaz à effet de serre à 2030 comparé à 1990, et le plan REpowerEU, l’Europe pourrait réduire de 155 milliards de mètres cubes sa consommation d’énergies fossiles, soit le volume de gaz importé de Russie en 2021, dont 140 milliards de mètres cubes arrivant par oléoduc et 15 milliards de mètres cubes sous forme liquéfiée (GNL) par bateau. 

« D'ici à la fin de l’année, nous pouvons remplacer 100 milliards de mètres cubes d’importations de gaz en provenance de Russie », assure même Frans Timmermans, le responsable du climat de l’UE. C’est encore plus ambitieux que le plan de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui avait trouvé le moyen de réduire les importations de gaz russe d'un tiers en un an, voire de 80 milliards de mètres cubes en relançant, de manière temporaire, la production de l’électricité au charbon et au fioul. Cela éviterait la consommation de 28 milliards de mètres cubes de gaz dont, 22 milliards de mètres cubes avec une production supplémentaire de 120 TWh d’électricité au charbon, selon l'AIE. Une option « non taboue » pour Frans Timmermans.

Coordonner l'utilisation des terminaux et gazoducs

Le plan REpowerEU suppose néanmoins d'aller chercher du gaz naturel ailleurs, afin de remplacer en priorité les contrats avec Gazprom arrivant à terme en 2021. On parle de 15 milliards de mètres cubes de livraisons russes à l’Europe. Le français Engie n'est pas concerné. « La diversification des approvisionnements de l’Europe en gaz est une urgence absolue. Elle nécessite de nouveaux partenariats et des infrastructures nouvelles », a déclaré le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, le 9 mars, en introduction d'une conférence européenne sur l'indépendance énergétique à Bercy. L'Allemagne, qui cherche déjà à diversifier ses approvisionnements, a déjà annoncé investir 1,5 milliard d’euros pour construire des terminaux regazéification de GNL.

Reste à trouver du gaz sur le marché. L’AIE estime que l’Europe pourrait importer 30 milliards de mètres cubes supplémentaires, dont 10 milliards par oléoduc, par exemple d’Azerbaïdjan, la Norvège étant déjà à son maximum de production, et 20 milliards en GNL, des États-Unis ou du Qatar, voire d'Algérie ou d'Egypte. En coordonnant l'utilisation des terminaux et gazoducs, l’Europe aurait même la capacité d'importer 50 milliards de mètres cubes supplémentaires de gaz naturel liquéfié par an, selon la Commission, qui souhaite organiser des achats groupés de gaz. Malgré les risques de tremblements de terre, les Pays-Bas s'interrogent de leur côté sur une relance de la production du gaz de Groningue, qui devait être arrêtée définitivement cet été.  

Accélérer dans les gaz renouvelables

Le plan REpowerEU prévoit aussi d’accélérer la production des gaz renouvelables, en doublant la production de biométhane à 35 milliards de mètres cubes, mais en utilisant uniquement déchets et résidus agricoles, et en trouvant 15 millions de tonnes d’hydrogène, qui pourraient remplacer 25 à 30 milliards de mètres cubes de gaz russe d’ici à 2030. 10 millions de tonnes d'hydrogène seraient importées : reste à savoir d'où. 10 autres millions seraient produits en Europe, soit 5 millions de tonnes de plus que prévu. Or, la Commission peine à traiter les dossiers des Piiec hydrogène vert, comme celui d’Air Liquide en Normandie, que le gouvernement va soutenir à hauteur de 190 millions d’euros.

Et sans les gigafactories d’électrolyseurs prévues en Europe, c’est avec des équipements chinois que l’Europe va se retrouver à produire son hydrogène vert en urgence. Sans oublier qu’il va aussi falloir accélérer le développement d’infrastructures de transport et de stockage intégré. Le plan prévoit aussi de remplacer au maximum le gaz dans le chauffage et la production d’électricité. Une production de 35 TWh supplémentaires d’électricité renouvelable et nucléaire, avec la mise en service de la centrale d’Olkiluoto en Finlande, et une utilisation plus intensive des centrales biomasse, utilisées seulement à 50% de leur capacité, permettraient de réduire cette année l'utilisation de gaz pour l'électricité de 13 milliards de mètres cubes, estime l’AIE.

Décarboner plus vite l'électricité

Mais le compte n'y sera pas sans une baisse la demande de gaz et d’électricité, pour que le second puisse remplacer le premier partout où cela est possible. Surtout qu’il n’est pas si facile d’accélérer l’installation de nouvelles capacités renouvelables, autre point du plan européen. Sans parler du nucléaire. En France, le parc est au plus bas historique de sa disponibilité. Hormis l’EPR Flamanville (Manche) qui doit maintenant entrer en service en 2024, il n’y aura pas de nouvelles capacités avant 2037.

Réduire la consommation reste aussi le meilleur moyen de protéger les consommateurs des hausses de facture, sachant que les prix devraient rester durablement élevés et que « l’État ne pourra pas compenser à lui seul tout le choc énergétique que nous vivons, ni être un dernier recours par rapport à l’augmentation. Car il doit être le premier investisseur dans la transition [le nucléaire et l'hydrogène], et le soutien aux ménages », considère Bruno Le Maire. En France, la limitation de la hausse des tarifs de l’énergie à 4% et le gel du prix du gaz en 2022 devraient coûter plus de 20 milliards d’euros.

Réduire toutes les consommations

En matière de consommation, la rénovation énergétique peut jouer son rôle. Mais pour baisser vite la consommation d’énergie, elle est bien moins efficace que la réduction du chauffage. Baisser le thermostat de seulement 1°C réduirait la demande de gaz de 10 milliards de mètres cubes par an, estime l’AIE. Les gouvernements européens, frileux à l'idée de parler de sobriété énergétique, pourtant indispensable aussi pour atteindre la neutralité carbone, devront s’y résoudre plus tôt que prévu.

« Il va falloir réfléchir au meilleur moyen de réduire nos consommations de gaz », reconnaît Bruno Le Maire, mais « sans imposer des choses [que le consommateur] s’impose souvent déjà ». Pour les industriels, qui ont déjà fait des efforts d’efficacité énergétique, la voie pour baisser leur consommation est beaucoup plus ténue, sauf à réduire ou à arrêter la production lorsque les prix sont trop élevés, comme l’ont annoncé le producteur d’engrais Yara en France et en Italie ou l'aciériste ArcelorMittal en Espagne.

Enfin, pour financer ce plan, l’Europe pourrait taxer temporairement les bénéfices exceptionnels des producteurs d’électricités et utiliser les recettes du marché carbone, estimées à 30 milliards d’euros. Dans les réponses de moyen terme à cette crise énergétique, figurerait également une réforme du marché de l’énergie, poussée par la France pour décorréler les prix de l’électricité de ceux des fossiles. Des mécanismes assimilés à des aides d’État, comme d’augmenter au-delà de 150 TWh le volume d’Arenh (l'électricité nucléaire historique) en France, pourraient peut-être être autorisés. Mais à l’heure où la crise du gaz et la guerre en Ukraine ont complètement déréglé les marchés de l’énergie, il est plus urgent de jouer collectif que personnel.

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