Dans les dirigeants qui jouent un rôle dans la lutte contre le Covid-19, il n’y a pas que Stéphane Bancel – ce Centralien ex-directeur général délégué du géant français du diagnostic Biomérieux, devenu patron de la désormais célèbre biotech américaine Moderna – que l'Hexagone n’a pas su retenir. Pascal Soriot, le PDG d’AstraZeneca dont la France s’apprête à autoriser le vaccin mardi 2 février, est devenu incontournable ces derniers mois, à plus d’un titre.
C’est un profil d’expert international de l’industrie pharmaceutique que le laboratoire anglo-suédois était venu chercher en 2012. Durant vingt-cinq ans, cet ancien élève de l’Ecole nationale vétérinaire d’Alfort et de HEC avait évolué en Europe, en Asie et aux Etats-Unis, occupant des postes de financier, puis manager de filiales ou de régions chez le géant pharmaceutique français de l’époque, Roussel Uclaf qui, marié à l’allemand Hoechst puis à Rhône Poulenc, allait donner naissance à Aventis… puis Sanofi. Nommé à la tête de la puissante division pharma du concurrent suisse Roche en 2010, Pascal Soriot est débauché deux ans plus tard par AstraZeneca qui traverse une mauvaise passe. Confronté à l’expiration des brevets de ses médicaments phares (le neuroleptique Seroquel, l’anti-cholestérol Crestor…), le laboratoire enchaîne aussi les revers en R&D. Pascal Soriot promet de le sortir d’une approche trop financière et d’une aversion au risque.
Sa devise: « Mettre la science au centre de tout »
Visant des ventes annuelles de 45 milliards de dollars en dix ans, il veut « mettre la science au centre de tout ». Pour simplifier l’organisation, le Français n’hésite pas à supprimer plus de 5 000 postes sur la période 2013-2016. Finis les gros rachats, le portefeuille de l’entreprise est recentré notamment sur les maladies cardiovasculaires et l’immuno-oncologie, une prometteuse voie pour lutter contre le cancer. Mais c’est en rejetant en 2014 l’OPA de 117 milliards de dollars de l’américain Pfizer, alors numéro un mondial, que Pascal Soriot se fait un nom en dehors de la pharma. Le Français, discret mais tenace, qui partage sa vie entre l’Angleterre et l’Australie où vit sa famille, s’était également offert le luxe de dire non à Sanofi lorsque ce dernier cherchait un candidat à la succession de Chris Viehbacher, en 2015.
« Mettre la science au centre de tout », c’est sans doute ce qui a poussé ce dirigeant cinq ans plus tard à faire un pari, qui devrait lui rapporter gros : engager son entreprise, pas du tout spécialiste des vaccins, comme partenaire financier et industriel du vaccin contre le Covid-19 développé par le campus britannique d’Oxford (dont l'aventure est racontée en détails par Le Monde). Un pari scientifique tout d'abord, puisqu’il fait appel au génie génétique, à travers la technologie du vaccin vivant "adénovirus recombinant", sur laquelle planchent également contre le Covid le laboratoire américain J & J et le russe Spoutnik V. Le principe : insérer l’antigène (le gène codant la protéine Spike qui déclenche la réponse immunitaire dans le cas du Covid-19) dans des virus vivants, inoffensifs pour l'humain car débarrassés de leurs gènes pathogènes. Ces vaccins ont été développés sur la base de la plate-forme utilisée par J & J pour son vaccin contre Ebola.
Une technologie prometteuse mais très récente, à propos de laquelle le généticien Axel Kahn juge nécessaire d’exiger une étude d’innocuité poussée, dans un entretien à L'Usine Nouvelle. Tandis que les experts de nombreux pays européens reprochent d’ores et déjà à AstraZeneca d’avoir trop peu inclus dans ses essais cliniques les plus de 55 ans, pourtant la population la plus à risques face au Covid-19.
Un pari industriel... difficile à mener à bien
En annonçant devant le Congrès américain le 21 juillet 2020 qu’il s’engageait à vendre dans un premier temps son vaccin à prix coûtant, c’est à dire sans réaliser de bénéfices, Pascal Soriot s’est attiré la faveur des Etats... et des pré-commandes : Royaume-Uni, Etats-Unis, Europe, Brésil… Mais il a également annoncé un pari industriel qui lui coûte actuellement bien des démêlés avec l’Europe. Car en s’engageant sur un stock mondial record par rapport à ses concurrents, qui devait atteindre 3 milliards de doses dès janvier 2021, AstraZeneca avait promis à l’Union européenne de lui livrer 120 millions de doses dès le premier trimestre. L’Europe s’imaginait ainsi faire de ce produit le fer de lance de sa vaccination de masse, d'autant plus que ce produit ne présente pas les difficultés de conditionnement des autres vaccins anti-Covid de Pfizer et Moderna qu'elle a déjà autorisés. Or AstraZeneca rencontre des problèmes de production et ne livrera finalement que 40 millions de doses au Vieux Continent sur la période… Une épine dans le pied de Pascal Soriot, célébré en parallèle outre-Manche sur fond d’intense nationalisme post-Brexit.



