Reportage

Troncs submergés et solaire sur le lac : en Guyane, un barrage EDF hybride sa production avec Voltalia et TotalEnergies

Pour permettre à la Guyane d'arriver à un mix électrique100% renouvelable, des milliers d’arbres immergés du lac de retenue du barrage EDF de Petit-Saut  (Guyane) vont être utilisés pour produire de l’électricité et du bois d'œuvre. TotalEnergies va, lui, y installer un parc solaire flottant. Nous avons pu nous rendre sur les différents chantiers.

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Port de Triton en construction vue de chez Oumar
Port de Triton en construction avec une barge robotisée à quai.

Du jamais vu en Guyane. Le 14 octobre, à Grand-Santi, commune logée au coeur de la forêt au bord du fleuve Maroni, le thermomètre a affiché 39,1 °C. Un record depuis 1934, date des premiers postes d’observation météorologiques sur la région. Le précédent record avait été enregistré quelques jours plus tôt, le 25 septembre, à Saint-Laurent du Maroni. Il était de 38,8 °C.

La faute au phénomène El Nino amplifié par le dérèglement climatique. Ce record, qui s’accompagne d'une sécheresse inédite en Guyane, arrive après deux années d’El Nina. Ces dernières ont été marquées par des pluies records, jusqu’à une crue historique en 2022 qui a mis hors service deux barrages, celui d’EDF de Saut Maripa, proche de la frontière Brésilienne, et celui de Saut Maman Valentin exploité par Voltalia à l’ouest, prêt de Mana. Plusieurs élus des communes de Montsinéry-Tonnegrande et Saint-Laurent du Maroni reconnaissent que l'événement a provoqué une prise de conscience des Guyanais qu’eux aussi étaient concernés par le changement climatique.

Bien que souvent mal adaptées aux territoires ultra-marins, les lois françaises et européennes qui imposent une sortie des énergies fossiles en 2030 ont tout d'un coup pris leur sens. Le barrage EDF de Petit-Saut fourni déjà 60% de l’électricité consommée sur le littoral, où se concentre plus de 90 % de la population. Mieux, le département affiche un mix électrique exemplaire avec 72% d'énergies renouvelables (ENR), dont 4% de biomasse et 6% de photovoltaïque.

De l'électricité et du bois avec des troncs pêchés dans l'eau

Il reste pourtant fort à faire pour remplacer la part de 28% de diesel utilisée pour assurer les pointes de consommations sur le littoral et alimenter les communes de l’intérieur non connectées au réseau électrique d’EDF. Problème : 98 % du territoire est couvert d’une forêt à précieuse pour sa biodiversité, son potentiel de puits de carbone et où se trouvent des villages amérindiens. Les opérateurs sont donc tenus d’innover pour leurs projets ENR. C’est notamment le cas de Voltalia, opérateur guyanais né en 2008, avec son projet Triton. Ce dernier prévoit l’exploitation d’une partie des arbres ennoyés du lac de barrage EDF de Petit-Saut.

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C’est sous un soleil de plomb et une chaleur toujours hors-norme que, le 18 octobre, une dizaine de journalistes métropolitains ont pu visiter ce chantier inédit. Où plutôt deux chantiers. Car à Triton, Voltalia a adossé un projet de centrale électrique biomasse de 10,5 MW baptisé Sinnamary Biomasse énergie (SBE) pour valoriser sur place les résidus de la scierie et les grumes non exploitables en bois d’œuvre. Mis en service en 2025, le site fournira jusqu’à 8 % de l’électricité consommée sur le littoral guyanais.

A 2 km en aval du barrage d’EDF, Voltalia finit de construire un petit port pour ses trois barges équipées d'un bras téléguidé breveté. Le chantier prévoit aussi une zone de stockage primaire et un espace de séchage du bois extrait de l’eau. Une première barge est opérationnelle depuis cet été et réalise des premiers tests d’extraction de grumes immergées. Chacune est sélectionnée grâce à des caméras et capteurs embarqués.

Une exploitation prévue sur 30 ans

«On va couper les troncs dans les profondeursentre 11 et 29 mètres permettant de conserver la biodiversité, explique Marc Leynaert, le directeur de Triton Guyane, la société de projet de Voltalia. On laissera aussi les arbres au diamètre inférieur à 15 centimètres.»  Pour la conservation de l’environnement, des études sur la loutre géante, avec des zones d’exclusion systématique pour protéger leur reproduction, sont prévues. «Nous réaliserons également une analyse de l’eau avant, pendant et après nos interventions», explique le responsable du projet.

Plusieurs dizaines de grumes brunes sèchent déjà sur la berge en plein soleil. Triton prévoit d’exploiter 2 % du lac par an, avec une planification des zones 5 ans à l’avance. Le reste de la flotte sera mis en service en 2024. Cela permettra une exploitation en continu de 140 000 m3 de bois par an. Voltalia a décroché une licence d’exploitation de 30 ans, sur 40 % de la surface du lac, soit de quoi extraire environ 4 millions de m3 de bois. 

De l’autre côté de la route, sur l’ancienne carrière ayant servie à la construction du barrage EDF, Voltalia construit en même temps la scierie et la centrale biomasse SBE. Les travaux ont débuté en 2022 pour une mise en service prévue en 2025. SBE doit produire 80 GWh par an. Voltalia a obtenu un contrat d’achat d’électricité de 25 ans avec la Commission de régulation de l’énergie (CRE). De son côté, la scierie devrait produire 9000 m3 de bois d’œuvre fini par an, pour répondre à la demande locale. En effet, la Guyane importe actuellement du bois pour protéger la biodiversité de sa forêt. L’investissement total pour les deux projets est de 200 millions d’euros.

TotalEnergies rachète le projet de solaire flottant 

Voltalia n’est pas le seul nouveau voisin d’EDF. Dans une zone de 4,8 hectares du lac de retenue, TotalEnergies va installer un parc solaire flottant d'une capacité de 5 mégawatts (MWc). Cet été, le pétrolier a fait l’acquisition de ce projet développé par l’opérateur Akuo Energy. Ce dernier se désengage de la Guyane, avec la vente à Idex ses deux projets de centrales biomasse sur le centre spatial de Kourou.

Le projet du groupe pétrolier français a déjà reçu un avis globalement favorable de l’Autorité environnementale. S'il ne nécessite pas de mesures de compensation, un suivi du milieu aquatique est programmé. TotalEnergies a repris les études et compte les finaliser pour fin novembre 2023. Le chantier pourrait démarrer en 2024 pour une mise en service en 2025. «Nous sommes contents de réaliser ce projet, c’est une première en Guyane», explique Olivier Wattez, responsable TotalEnergies Guyane. C’est aussi une dernière.

Même si le projet est réalisé «en bonne intelligence» avec EDF, via sa filiale EDF SEI gère le réseau de la Guyane, l'électricien n'envisage pas de laisser se multiplier ces projets hybrides loin des zones de consommation. Certes, ces projets innovants sont indispensables pour permettre à la Guyane d’atteindre 100% d’électricité renouvelable en 2028. Mais avec les projets Triton/SBE et de parc solaire flottant, le poste source de Petit-Saut sera «saturé», prévient Martin Voisin, le directeur d’EDF SEI en Guyane. Malgré des travaux réalisés en 2022 après un black out, une  coupure d'électricité a eu lieu en août «On a eu un creux de tension et un incident sur les équipements que l’on avait améliorés», reconnait le responsable d’EDF SEI. De nouveaux travaux sont en cours.

Des projets ENR qui tendent le réseau électrique et routier

Reste que la ligne électrique qui en part et alimente seule tout le littoral ouest est «source de fragilité», explique EDF. Son doublement, via la côte, qui représente un investissement de 100 millions d’euros, se fait attendre. «La décision d’investissement doit être prise fin 2023 ou début 2024», promet Martin Voisin lors d’une visite du barrage. Ce dernier, d’une puissance de 116 MW bénéficie lui d’investissement régulier de maintenance, d’environ 2 millions d’euros par an qui lui permette de supporter les variations d’hydraulicité de plus en plus grandes.  En 2020, le barrage «a même bénéficié d’un investissement de 5 millions d’euros pour sa mise aux meilleurs standards», se félicite Valentin Castan-Roi, le directeur du site. De quoi repartir pour trente ans, mais avec des voisins plus bruyants que les très discrets jaguars qui vivent à côté du barrage.

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