Bonne nouvelle pour les communes de l’Ouest guyanais en mal d’électricité. Le 17 octobre, lors d’une rencontre avec des journalistes, Roland Sjabere, le chef coutumier du village amérindien Kali’na de Prospérité sur la commune de Saint-Laurent du Maroni, en Guyane, a évoqué la possibilité de «travailler à un protocole de sortie de crise» dans le conflit qui oppose sa communauté au projet de centrale solaire avec stockage hydrogène CEOG (Centrale électrique de l'ouest guyanais), d’Hydrogène de France. Une opposition violente, qui a failli tourner à la ZAD fin 2022 et a retardé le chantier de deux ans. Depuis mars 2023, le défrichage de la parcelle de 78 hectares est protégé par les gendarmes, qui accompagnent les allées et venues des ouvriers et les sorties de grumes.
Rien n’est néanmoins encore décidé. Roland Sjabere doit réunir les 200 membres de son village pour décider de poursuivre ou non la lutte. Mais les trois semaines de violents affrontements fin août entre les jeunes du village et les quelque 80 gendarmes qui sécurisent le chantier, ont laissé des traces, «psychologiques profondes» sur les jeunes du village, dont certains ont même «quitté l’école», s’inquiète Roland Sjabère. Sans parler des centaines de cartouches de bombes lacrymogènes utilisées par les forces de l’ordre, et qui auraient causé la mort de petits animaux et oiseaux de la forêt. Or cette forêt, «elle nous nourrit», rappelle le chef Sjabere. Pour les 10 000 Kali’na de Guyane, dont beaucoup ont traversé le fleuve frontière Maroni pour se sédentariser en Guyane après la guerre civile du Suriname entre 1986 et 1992, la forêt «est un espace de vie», on y trouve «des arbres sacrés», que le chef préfère «brûler sur place» une fois coupés, que de voir emportés loin.
Pas dans ma forêt
Ce qui n’empêche pas les Kali’na de pratiquer l’abattis qui consiste à brûler une parcelle de forêt pour la cultiver quelques années avant d’aller plus loin. D’ailleurs Roland Sjabere reconnait qu’il «n’est pas contre le projet», qui va alimenter en électricité 10 000 foyers de Saint-Laurent, dont la population est en très forte croissance, et que «s’il faut, on peut déforester un peu», mais «pas à côté» de son village. Et pas dans cette partie des 3800 hectares de zone de droit d’usage coutumier (ZDUC) qu’il a obtenu pour sa communauté en 2021, en même temps qu’une extension de son village de 530 hectares, après une demande en 2019. Soit deux ans après l’attribution du terrain au projet CEOG, sur une parcelle de forêt dégradée, c’est-à-dire déjà exploitée par l’Office national des forêts (ONF). Une attribution réalisée en parallèle, mais sans lien avec la signature de l’accord de rétrocession de 400 000 hectares aux Amérindiens par l’État français, qui possède encore 92% du foncier de Guyane.
Une rétrocession encore en cours, qui complique le développement de projets agricoles et énergétiques sur le territoire. La préservation de la forêt comme lieu de vie pour les Amérindiens, qui «ont toujours été nomades, n’avaient pas de frontière et ont toujours circulé des deux côtés du Maroni», rappelle Bénédicte Fjéké, conseillère municipale de Saint-Laurent du Maroni et chef coutumier du village amérindien de Terre Rouge, n’est pas le seul frein à l’exploitation raisonnée de la forêt amazonienne primaire de Guyane. La préservation de la biodiversité est aussi en jeu. Le préfet de Guyane, Antoine Poussier et le directeur général des territoires et de la mer de Guyane, Ivan Martin, font l’objet de poursuites judiciaires au pénal pour non-respect de la préservation d’habitats d’espère protégées sur le projet CEOG. Sur la parcelle, huit espèces d’oiseaux et deux de reptiles protégées ont été identifiées par des experts mandatés par un avocat défendant les intérêts du village de Prospérité.

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Attention aux espèces protégées
Le projet Triton de Voltalia, aussi innovant que celui de CEOG, pourrait être lui aussi menacé par ce type de plainte, prévient Garance Lecoq, coordinatrice de la fédération Guyane Nature Environnement (GNE). II vise à extraire une partie des bois ennoyés depuis 1994 du lac de barrage EDF de Petit-Saut, sur 40% de sa surface de 34 000 km2, l’équivalent de la taille de la Martinique ! Ces bois seront prioritairement valorisés en bois d’œuvre, mais aussi en bois énergie dans une scierie et une centrale biomasse construites juste en aval du barrage d’EDF. Autorisé, avec des protocoles de préservation de la biodiversité validés par les associations de préservation de l’environnement, respectant la hiérarchie des usages du bois pour maximiser son potentiel de séquestration du carbone, le projet Triton entrera progressivement en service début 2024. Las, il lui «manque des dérogations pour les espèces protégées», ce qui crée de «l’incertitude», explique Garance Lecoq. Or la contestation s’organise avec la création cet automne de l’association Préservons Petit Saut.
Un troisième projet, d’EDF celui-ci, n’en finit pas de faire débat en Guyane et relance la question de l’usage du foncier forestier. Pour remplacer la centrale électrique au fioul à bout de souffle de Dégrad-des-Cannes, à l’est de Cayenne, EDF construit à l’ouest une nouvelle centrale, celle du Larivot. En 2019, il a été décidé qu’elle serait alimentée en biomasse liquide, terme utilisé par EDF pour du biofioul produit à 100% à partir d’huile végétale. Après deux ans d’arrêt, suite à une action en justice de Nature Guyane environnement sur le choix du site, riche en biodiversité, et qui implique la construction d’un oléoduc de 14 km, les travaux de construction de la centrale ont repris en juillet 2023. Elle aura une puissance de 120 MW, soit de quoi assurer l’alimentation en électricité d’une grande partie du littoral guyanais (150 MW) en cas de défaillance du réseau (la Guyane a connu trois black-out en quatre ans) ou de «maintenance au barrage de Petit-Saut» qui fournit aujourd’hui 60 % de l’électricité du territoire, justifie EDF.
Une impossible filière biofioul locale
Une puissance surdimensionnée selon de nombreux acteurs énergétiques du territoire et qui implique d’importer 100 000 tonnes par an de cette biomasse liquide, a priori d’Europe dans un premier temps, lors de sa mise en service en 2026, comme pour un projet similaire à La Réunion. Un problème, car la loi demande à la Guyane, comme les autres territoires d’outre-mer, de viser l’autonomie énergétique, a défaut électrique, en 2030 ! Erwan Collet, le responsable du projet Larivot chez EDF PEI, la filiale construction d’EDF, explique étudier le développement d’une filière locale. Mais une étude de l’Inrae de 2020, arrive à la conclusion, dans l’hypothèse improbable d’utilisation de toute la surface agricole utile disponible pour l’arboriculture, d’un potentiel de 42 350 et 69 350 tonnes de biofioul par an en incluant de l’agroforesterie et la cueillette de fruit oléagineux sur quatre espèces d’arbres identifiés en zones hydromorphes forestières et entre 58 850 et 85 850 tonnes par an avec cueillette et la mise en place de vergers d’espèces multi-usages sur sols drainés.
Outre le fait que, même en ajoutant les huiles usagées collectées et aujourd’hui renvoyées dans l'hexagone, le compte n’y est pas pour atteindre 100 000 tonnes par an et qu’il n’existe en Guyane aucune infrastructure pour transformer ces oléagineux en biofioul, tout resterait à faire pour organiser la cueillette en forêt. Sans parler la quasi-impossibilité de défricher la forêt pour créer de nouvelles surfaces agricoles, même pour des pratiques durables comme l’agroforesterie. «Le nouveau règlement déforestation de l’Union européen (RDUE) adopté en mai 2023, empêche toute valorisation économique du défrichage», explique Ivan Martin, le directeur général des territoires et de la mer de Guyane. Un règlement qui remet aussi en cause des projets d’agrosylviculture, comme MIA, qui devait permettre d’associer production de bois énergie, destiné notamment à décarboner le centre spatial de Kourou, et culture alimentaire. Un casse-tête, qui oblige les acteurs politiques du territoire dans introduire à tous les projets d’énergie renouvelable les paramètres puits de carbone et biodiversité comme prioritaires en plus de deux de préservation de rétrocession du foncier aux Amérindiens. Pas simple, surtout dans un contexte de démographie galopante à l’ouest du territoire.



