Un comble. Malgré l’omniprésence de la forêt - qui couvre 96% de son territoire -, la ressource en bois énergie et en bois d’œuvre bon marché fait défaut en Guyane. L’exploitation forestière s’est concentrée sur le bois d’œuvre de luxe, compte tenu des coûts de production et de la règle stricte appliquée par l’Office national des forêts (ONF) de ne prélever que cinq tiges à l’hectare tous les 65 ans. Il a même fallu inclure une dérogation dans la directive européenne sur les énergies renouvelables, dite RED II, pour que la Guyane puisse exploiter à des fins énergétiques des produits connexes issus de l’exploitation de la forêt tropicale, du défrichage agricole ou des pistes de l’ONF qui plongent de plus en plus profond dans la forêt. Jusque-là, ces bois étaient enfouis voire, pire, brûlés, rejetant dans les deux cas du gaz carbonique (CO2) et du méthane (CH4)! Un désastre.
Pour sortir des énergies fossiles, la Guyane doit développer la biomasse. Le développement du solaire bute sur des problèmes de foncier. «Aujourd’hui, le chemin d’aménagement de la Guyane limite à 100 hectares la transformation pour le photovoltaïque. Or, la Iimite a été atteinte avec le projet Ceog», observe Antoine Madoui, un expert en transition écologique du cabinet Neriusinvest, basé à Mâcon (Saône-et-Loire), qui travaille sur plusieurs projets de développement en Guyane. Un faible régime de vent ainsi que les radars du centre spatial de Kourou empêchent quasiment tout développement de l’éolien à terre et en mer. Quant à l’hydraulique, qui représente déjà 60% de la production d’électricité, notamment grâce au barrage EDF de Petit Saut, il est déjà largement exploité.
Aider Kourou à se décarboner
Or, les déchets de bois des scieries et du défrichage suffisent à peine à fournir l’historique centrale biomasse de Kourou et les trois nouvelles mises en service depuis 2021 à Saint-Georges de l’Oyapock, Cacao et Montsinéry. Problème: pour se décarboner, le Centre spatial guyanais (CSG) de Kourou, d’où décollent les fusées Ariane et Vega, veut construire deux nouvelles centrales biomasse. Le secteur de la construction a lui aussi un besoin urgent de bois d’œuvre, plus accessible que les bois précieux, comme l’Angélique. La population croît en effet de 3% par an. Et tous les matériaux sont importés.
Un exploitant forestier, Stéphane Maillet, tente de développer depuis 2018 une idée pour répondre durablement à ces besoins. Son projet d’agroforesterie MIA (Maillet innovation agroforesterie) permettrait de développer une sylviculture adaptée aux besoins locaux, tout en développant la culture du café et du cacao. Du fermage est également prévu sous des plantations de palmiers wassaï. Surtout, les déchets verts issus du défrichage des terrains seront exploités en bois énergie. «Le projet MIA est d’abord un projet de production de bois d’œuvre, puis un projet de bois énergie et ensuite un projet agroforestier. Ce dernier fragment ne représentera que 10 à 15% du chiffre d’affaires sur quinze ans, mais sans le volet agricole, le projet ne tient plus», explique l’expert de Neriusinvest.

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Replanter quatre essences d'arbres
Sur une parcelle de 10 000 hectares longeant le centre spatial, déjà identifiée et qui serait louée à l’État, 3 700 hectares seraient défrichés en mode peau de léopard avec une méthode innovante «à faible impact», explique Stéphane Maillet. Seules de petites machines seront utilisées pour ne pas écraser le sol et le laisser totalement à nu, comme c'est le cas actuellement. Une partie du défrichage sera broyée sur place pour produire une sorte de paillage qui protège le sol du lessivage par les pluies et le nourrit. La technique, que Stéphane Maillet dit utiliser de plus en plus pour ses clients privés, a déjà été validée par le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) sur deux parcelles tests situées sur le bord de la N1, entre Kourou et Sinnamary.
Le défrichage fournira dans un premier temps du bois d’oeuvre et des déchets verts ligneux qui alimenteront les centrales de cogénération biomasse prévues au CSG, pour produire notamment du froid. Ensuite, seront replantées sur les parcelles quatre essences de bois (bagasse, niangon, teck et cordia) pour l’énergie et la construction. Deux des trois parcelles pourront accueillir des plantations de café et de cacao. Une phase pilote est prévue sur 2024-2025 sur 200 hectares, une fois les dernières autorisations environnementales obtenues. Le défrichage et la replantation s’échelonneront de 2026 à 2033.
Ce projet représente un investissement total de 65 millions d’euros, dont 35 millions sur les dix premières années. Il est soutenu par la Banque des territoires. Il créera 125 emplois directs au bout de dix ans. Le dossier, prêt depuis 2019, est soutenu par plusieurs industriels, dont le CSG, par la Collectivité territoriale de Guyane et par le service responsable de l’énergie et des mines de la préfecture. «Les administrations de l’État ont compris la pertinence du projet sur le territoire, qu’il va alimenter de nombreuses productions en Guyane, et qu’il permet à l’industrie du bois de se diversifier», se félicite Antoine Madoui. Peut-être, mais le dossier attend toujours sur le bureau du service de l’agriculture "bois et cheval". «Tout ce qu’il manque, c’est l’accord de concession», explique le forestier.
Des blocages encore à lever
Reste surtout à convaincre les Guyanais que déboiser un peu ici est bon pour la forêt tropicale là-bas, l’emploi et le développement et l’autonomie énergétique et alimentaire du territoire… «Il est important d’arrêter de voir la forêt amazonienne comme un sanctuaire», nous glisse un membre de l’administration. Pas si simple. En Guyane, des militants écologistes, comme ceux de l’association Maiouri nature Guyane, se sont associés à des défenseurs des droits autochtones pour bloquer certains projets. Dans le même temps, des terrains rétrocédés après un accord avec l’État de 2017 sont parfois défrichés sans précaution par les populations, comme c’est le cas juste à côté des terrains visés par MIA, avec un projet de culture de cannes énergie.
Si le projet d’agroforesterie a été présenté au WWF, «qui nous a apporté des conseils techniques très précieux», explique Antoine Madoui, il ne l’a «pas encore été à Guyane nature environnement», reconnaît un interlocuteur. Il s'agit pourtant d'un acteur de poids: c’est cette association qui a lutté activement contre le projet de centrales au fioul Larivot d’EDF. Même avec l’accord de concession, le chemin vers les premières récoltes risque d’être encore long.



