Unis pour contester la réforme de l’Assurance chômage comme ils l’ont été pour combattre celle des retraites, les huit principaux syndicats de France se divisent en deux camps face à l’extrême-droite. Réunis lundi 11 juin au siège de la CGT, un rendez-vous prévu avant l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, ils n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur une attitude commune. Mais ils s'y attendaient, et cela n'a pas entamé une bonne entente issue de la lutte contre la réforme des retraites.
Cinq d’entre eux (CFDT, CGT, Unsa, FSU et Solidaires), dont les deux plus représentatifs, appellent à manifester partout en France contre l’extrême-droite les 15 et 16 juin. D’autres (Force ouvrière, CFTC, CFE-CGC) refusent de prendre parti dans un débat politique, une ligne traditionnelle pour eux. Dans leur communiqué commun, les cinq syndicats signataires de l’appel à manifester réclament «un sursaut démocratique et social», car «à défaut, l’extrême droite arrivera au pouvoir ». Les cheminots CGT, CFDT et Sud ont eux appelé à manifester « le plus largement possible» ce week-end, pour s’opposer à une extrême-droite qualifiée d’«ennemie du monde du travail».
Force ouvrière ne prend pas de position politique
«Nous sommes dans un contexte très grave, les mots nous manquent face à cette crise démocratique majeure et à un président de la République qui a décidé de jouer à la roulette russe», a dénoncé Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, lors d’une rencontre des cinq syndicats représentatifs avec la presse le 11 juin pour dénoncer la réforme de l'Assurance chômage. Force ouvrière n’a pas pris position sur les élections législatives à venir, mais a publié un communiqué affirmant «son opposition à toute forme de racisme, de rejet de l’autre, ainsi que son attachement fondamental aux valeurs républicaines de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité». On y lit bien entre les lignes une position qui refuse de s’affirmer ouvertement.
«Ce n’est pas de la neutralité, mais de l’indépendance, se justifie Frédéric Souillot, le secrétaire général de FO. Vous imaginez si FO avait appelé à voter Macron au deuxième tour de 2022 ? On aurait dit quoi, aux militants, au moment de la réforme des retraites ? Il faut s’attaquer aux raisons de ce vote. Nous l’avons dit au gouvernement il y a deux mois : "si vous faites la réforme de l’assurance chômage, vous allez cristalliser les colères". Le vrai sursaut républicain, ce n’est pas manifester, mais contester les mesures qui nuisent aux salariés et aux demandeurs d’emploi.» Historiquement, FO est le syndicat dans lequel militent le plus de sympathisants du Front puis du Rassemblement national.
Des débats internes
A la CFE-CGC, le principe d’une prise de position a fait débat. «Ca tiraille des deux côtés, mais mon boulot de président est de défendre la ligne officielle de la CFE-CGC : pas de prise de position sur une élection», assume François Hommeril, président du syndicat des agents de maîtrise et des cadres. Comme d'autres, la CFE-CGC accuse le président de la République d'avoir provoqué ce vote d'extrême-droite par sa politique. Dans un communiqué, le syndicat veut "rappeler le contexte social qu’il a contribué à créer en déployant une politique d’appauvrissement du travail et des régimes gérés par les partenaires sociaux".
A la CGT aussi, reconnaît Denis Gravouil, membre du bureau confédéral, «le sujet fait débat dans certains endroits». Des sympathisants CGT, mais pas les militants depuis que la CGT a renvoyé les moutons noirs il y a quelques années selon le syndicaliste, sont tentés par les idées du Rassemblement national, comme partout, reconnaît-il. «Nous sommes prêts à affronter le débat, nous irons convaincre», poursuit-il, annonçant que des débats sont prévus dans les entreprises où les équipes militantes se mobiliseront.
Des arguments fournis aux militants
La CFDT a aussi prévu de se mobiliser et de tracter durant les trois petites semaines que durera la campagne. «Nous avons demandé à nos équipes dans les fédérations et les départements de libérer leurs agendas et de se rendre disponibles pour répondre aux demandes de participation à des débats ou des réunions, raconte Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT. Les militants nous réclament des outils. Nous avons décrypté les votes de chacun au Parlement européen, nous avions analysé les propositions de l’extrême-droite pour la présidentielle de 2022… Nous sommes obligés de faire en trois semaines ce que nous avions prévu de faire en trois ans.»
En 2017 déjà, plusieurs syndicats avaient publié un petit guide pédagogique qui démontait les arguments du Front national. Quand celui-ci parle d’augmenter tous les salaires, de réduire la durée du travail, d’abolir la réforme des retraites, il séduit des salariés parfois encartés dans un syndicat.
Les élections européennes du 9 juin ont vu l’électorat de l’extrême-droite s’étendre chez les ouvriers et employés, gagner les cadres et les seniors, et même les patrons. «Les digues ont sauté, partout», s’inquiète Denis Gravouil, qui croit encore en la force du mouvement social pour les reconstruire.



