L’annonce était surveillée comme lait sur le feu. Presque un an après le conflit commercial qui l’a opposé à l’Unell, l’organisation qui regroupe la majorité des éleveurs qui le livrent, Lactalis a communiqué ce 9 janvier sur le prix du lait payé sur l’année écoulée. Ce conflit a entrainé le blocage de certains sites tout au long de l’exercice 2024, dont celui de Domfront (Mayenne), la spectaculaire cathédrale du camembert Président. L’industriel a par ailleurs donné des perspectives, à la hausse, sur l’année à venir.
504€ pour les débouchés français
«En 2024, le prix payé aux producteurs s’établit en moyenne à 504€/1000L (vs 487€/1000L en 2023) pour le lait transformé en produits laitiers consommés en France», met en avant le groupe originaire de Laval. Ce montant n’a rien d’anecdotique. Rembobinons. Au cœur du conflit larvé avec l’Unell se trouve le calcul de la formule prix. Lactalis rappelle régulièrement qu’il valorise la moitié du lait collecté en France au-delà des frontières Hexagonales : la formule de prix du lait ne repose donc qu’à 50% sur les produits de grande consommation consommés (PGC) en France. Voilà où vont les 504€ évoqués plus haut.
Sur la moitié restante, 20% correspondent aux PGC écoulés à l’export. Les 30% résiduels sont liés aux produits dits «industriels» vendus sur les marchés, à savoir le beurre et les poudres. C’est l’un des sujets de discorde les plus importants entre Lactalis et l’Unell. «Cet indicateur est formé à partir des valeurs des cours du beurre et de la poudre de lait écrémé, auxquels on soustrait les coûts de transformation», rappelle sur son blog Olivier Carvin, docteur en économie spécialiste de la filière laitière. La valeur attribuée aux coûts de transformations de l’industriel est décisive : elle rogne directement ce qui est payé aux producteurs. Sans surprise, les parties ont grande peine à s’entendre sur le montant. L’interprofession, le Cniel, a d’ailleurs renoncé en septembre 2023 à publier un indicateur commun à l’ensemble des acteurs, en raison des tensions récurrentes sur le sujet.
Cniel Légende : suivi de l'indicateur beurre-poudre (Source : Cniel)
Bal des insatisfaits
La situation est doublement insatisfaisante. L’Unell estime que la formule prix ne permet pas de couvrir correctement le coût de revient des exploitations, Lactalis peste sur la difficulté à valoriser cette matière première au-delà des frontières Hexagonales. Et les yoyos des marchés du beurre et des poudres – 30% de la formule prix donc - ravivent régulièrement le sujet. «A titre de comparaison, pour Sodiaal, cette part représente 15% de la valorisation totale», souligne Olivier Carvin. Sodiaal c'est l'autre mastodonte de la collecte laitière en France, connu notamment pour Candia et Yoplait.
En annonçant en septembre son intention de réduire la collecte de 9% en France, d'ici à la fin de la décennie, Lactalis cherche donc à rééquilibrer la formule prix. Car si les 504€ trônent en haut du communiqué pour la part du lait qui est valorisée en France, le prix de la tonne payée aux producteurs, une fois les primes ajoutées, aura été, en réalité, de 479€ en moyenne sur l’année - un montant gonflé car il intègre aussi les laits bio. Le reste de la production conventionnelle a donc été payé, une fois les primes ajoutées, autour de 450€ la tonne, ce qui est plus conforme au classement des laiteries dressé par la FNPL (voir ci-dessous).
Prévision haussière pour 2025
Un montant qui pourrait toutefois grimper en 2025 à en croire le géant des produits laitiers. Ce dernier annonce «une hausse du prix du lait de 20 à 30€/1000L en moyenne» en raison de l’orientation des marchés internationaux. «En octobre 2024, le prix du lait dans l’UE-27 a atteint 517 €/tonne, souligne l’institut de l’elevage (Idele), dans une note de conjoncture parue fin décembre. (…) Le prix a décollé sur le 2e semestre. La tension sur la ressource laitière au sein de l’Union européenne, les impacts de la FCO-3 (la fièvre catarrhale bovine, ndlr), les tensions sur le marché de la matière grasse ont contribué à une hausse marquée du prix du lait ces derniers mois dans la plupart des pays européens. La hausse de prix devrait perdurer». Les principaux concurrents internationaux sont aussi à la peine sur les volumes.
Cniel Légende : suivi de la production mondiale (Source : Cniel)
Le Cniel souligne pourtant que le marché du beurre, qui a connu de fortes hausses ces derniers mois, pourrait se calmer, alors que les PGC en France ont aussi vu leurs prix se stabiliser. Mais il y a un effet d’inertie propre au marché français comme le pointe Olivier Carvin dans une note de conjoncture des chambres d’agriculture datée de fin décembre. «La France se démarque des grands pays producteurs européens du Nord de l’Europe (Allemagne, Pays-Bas, Irlande) par un prix qui est beaucoup plus lissé. En période de crise (2016-17 et 2020-21), le prix français est supérieur, tandis qu’en période de bonne tenue des marchés mondiaux, le prix français est en dessous du prix de ses voisins».
Faible pouvoir de négociation des producteurs
Il rappelle toutefois que les producteurs français sont au final, en moyenne, moins bien payés que leurs concurrents européens, malgré des coûts de production supérieurs. Un phénomène qui n’est surement pas sans lien avec la taille de nos champions des produits laitiers et la faiblesse relative des organisations de producteurs.



