Pour la France pas de doute, la meilleure défense, c’est l’attaque. Après les mouvements sur le front diplomatique, avec notamment le rappel de ses ambassadeurs de Washington et de Canberra, l’Etat français tire à boulets rouges sur le projet industriel choisi par les Australiens, au détriment des Barracuda de Naval Group. Alors que juristes et ingénieurs du groupe français sont en pleines négociations avec ceux de l’Etat australien sur le montant des compensations financières liées à l’interruption unilatérale et brutale du contrat, la France a tout intérêt à souligner combien le projet d’achat de sous-marins américains serait désavantageux pour Canberra. Ce, en termes de souveraineté, de calendrier, de coûts… « Il y a une volonté très ferme de la France pour ne rien laisser passer vis-à-vis des Australiens », confirme-t-on du côté du ministère des Armées.
Brutalité du revirement australien
Plusieurs jours après le revirement australien au profit d’une alliance annoncée le 15 septembre avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne dans la zone indo-pacifique, la colère française ne retombe pas. Le sentiment de trahison est total. Le gouvernement souligne que Canberra avait exprimé, dans un courrier officiel daté du 15 septembre, sa satisfaction sur les performances atteignables par le sous-marin français et le déroulement du programme. Le même jour, intervenait l’annonce de sa nouvelle alliance avec Les Etats-Unis et le Royaume-Uni, couplé à l’abandon du contrat signé avec Naval Group. Un courrier vécu comme un coup de poignard.
L'Australie totalement dépendante des Etats-Unis ?
Le ministère français des Armées estime, sans nuance aucune, que les Australiens seraient perdants sur toute la ligne en choisissant les sous-marins américains à propulsion nucléaire. Tout d'abord, ne maîtrisant ni la technologie nucléaire - civile ou militaire -, ni son pilotage dans un environnement aussi contraint qu’un sous-marin, le ministère souligne la dépendance de l'Autralie induite par ce choix. Loin de bénéficier des transferts de technologie prévus dans l'accord avec la France, elle devrait intégralement se reposer sur le savoir-faire américain pour la conception, la maintenance, voire la conduite du sous-marin.
Cela imposerait, affirme la France, la fabrication par un chantier naval américain du tronçon du navire embarquant la chaudière. Comme il semble techniquement complexe de convoyer un tel tronçon depuis les Etats-Unis vers l’Australie, les sous-marins pourraient même être assemblés totalement aux Etats-Unis, avance le ministère des Armées. Les détails de ce partage de valeur et de tâches dans le nouveau contrat australo-américain n'ont pas du tout été dévoilés à ce stade. L’offre française prévoyait, elle, de faire monter en puissance une industrie souveraine australienne grâce à des transferts de technologies et l’édification d’un chantier naval à Adélaïde.
Paris laisse même entendre que les Australiens pourraient être dépendants des Etats-Unis pour la conduite de leurs sous-marins. « Nous n’excluons pas qu’il doive y avoir des marins américains à bord des sous-marins australiens», glisse-t-on du côté du ministère.
Impact sur le calendrier
A en croire les représentants du gouvernement, côté calendrier aussi, les Australiens seraient perdants. Selon la France, en optant pour des sous-marins made in USA, la Royal Australian Navy pourrait attendre jusqu'à dix ans supplémentaires sa première livraison par rapport au calendrier de Naval Group, qui prévoyait la livraison du premier exemplaire en 2030. « Il nous semble impensable qu’un sous-marin neuf dans la nouvelle version présentée par les Australiens puisse être livré avant 2040 », tacle-t-on du côté français. Construire un sous-marin complet dans ce délai semble effectivement un défi, sauf à ce qu'une solution de redirection de sous-marins en construction pour la marine américaine, par exemple, soit trouvée. C'est par ce biais que la France avait pu livrer des Rafale à la Grèce dans le temps imparti.
Pour appuyer son estimation, le ministère français des Armées souligne que les chantiers de construction navale américains tournent déjà à pleine capacité pour satisfaire leur marine. Si ce délai est confirmé, le revirement australien serait contre-productif et ouvrirait un boulevard à la menace chinoise. Rendant, là aussi, le pays dépendant d'un soutien des Etats-Unis et du Royaume-Uni dans le cadre du nouveau pacte militaire Aukus. Qui est certes une solution, mais pas souveraine.
Un surcoût considérable
La France affirme encore que les sous-marins nucléaires d’attaque de la classe Virginia, que les Etats-Unis pourraient livrer à la Royal Australian Navy, coûteraient beaucoup plus cher que les sous-marins à propulsion conventionnelle de Naval Group. Pour affirmer cela, le ministère des Armées s'appuie sur un rapport publié en juin par une agence gouvernementale américaine, le CRS (Congressional Research Service). Le coût unitaire d’un sous-marin américain y est estimé à 3 milliards d’euros.« Il y a un facteur 2, voire 3 entre le coût de série d’un Barracuda et celui d’un Virginia américain », en conclut le ministère français des Armées qui considère que les contribuables australiens en seront de leur poche.
Des performances suffisantes côté français
Paris rappelle enfin n'avoir jamais reçu de Canberra une demande pour des sous-marins à propulsion nucléaire. Une techno que maîtrise Naval Group. Le ministère français des Armées considère toutefois que les sous-marins à propulsion conventionnelle ont des performances suffisantes pour répondre aux exigences opérationnelles affichées par la Royal Australian Navy.
Certes, ils n’ont pas l'endurance et le rayon d'action des sous-marins à propulsion nucléaire. Mais avec un tonnage compris entre 5 000 et 6 000 tonnes, les Barracuda tricolores étaient dimensionnés de manière à atteindre le rayon d’action demandé, afin d’accomplir l’ensemble des missions navales. Par ailleurs, leur propulsion à base d’un moteur hybride diesel-électrique et d’une hélice au design particulier offre une discrétion acoustique comparable à celle des chaufferies nucléaires, en fonction du mode de propulsion activé.
Dernier argument de la France en faveur de sa solution, les sous-marins de conception américaine nécessitent selon l'armée française un équipage trois fois plus nombreux que les sous-marins australiens actuels, les Collins. « Le défi en matière de ressources humaines serait absolument colossal», souligne la France, sans parler de la montée en gamme nécessaire en matière de propulsion nucléaire pour l’Australie.
Pour un pays qui fait état d'un tel sentiment de trahison, il faut saluer la sollicitude et l'inquiétude dont fait preuve la France envers le peuple, l'industrie et l'armée australiens. Ou reconnaître ces critiques pour ce qu'elles sont, des atouts dans la partie de poker en cours avec l'Australie.



