La technologie fait débat. Au mieux, elle ne serait pas mature. Au pire, c’est un permis à polluer. C’est donc presque en catimini, et avec moult précautions sémantiques, que le gouvernement a dévoilé fin juin la stratégie française en matière de capture, stockage et utilisation de CO2 (CCUS). Le gouvernement y travaille depuis six mois. L’étude des feuilles de route des 50 sites les plus émetteurs de gaz à effet de serre a en effet confirmé ce que certains industriels expliquent depuis des années : impossible de réduire leurs émissions sans CCUS, notamment pour les secteurs de la chimie, la chaux, les engrais, le ciment et l’acier. Dans ces industries, le potentiel serait de 4 à 8,5 millions de tonnes de CO2 (MtCO2) captées par an à horizon 2030 en France et de 15 à 20 Mt à horizon 2050.
Le réserver aux émissions résiduelles
Mais attention, le captage de CO2 ne doit être qu’un dernier recours et être réservé aux « émissions résiduelles incompressibles, en l’absence de solutions de décarbonation économique accessibles », insiste le ministre de l'Industrie, Roland Lescure. Il pourra néanmoins aussi être utilisé « comme solution de transition » afin d’accélérer « le temps que l’industriel puisse mettre en œuvre des solutions plus pérennes », explique la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher. Il y a en effet urgence. L’Europe s’est fixé de réduire de 55 % ses émissions de CO2 en 2030 par rapport à 1990. Pour l’industrie française, cela signifie passer de 72 MtCO2 émis en 2022 à 45 MtCO2 en 2030, et réaliser en 10 ans deux fois ce qui a été fait en 30 ans.
Le gouvernement n’a donc pas attendu la présentation des travaux de planification écologique, lancés il y a un an et présentés le 5 juillet, pour dévoiler les grandes orientations de sa stratégie CCUS et entamer une consultation. Elle tient en cinq points pour vérifier que ses trajectoires et les mécanismes prévus de soutiens pour le captage avec un mécanismes de contrat pour différence carbone (CCfD), mais aussi pour le déploiement des infrastructures de transport par canalisation et de stockage, notamment en France, conviennent aux industriels et gestionnaires d'infrastructures. Les investissements nécessaires sont évalués par le gouvernement entre 11 et 18 milliards d’euros, sur la base de coûts de captage de 40 à 80 euros par tonne de CO2 (€/tCO2), de transport et stockage entre 100 à 150 €/tCO2 et un investissement initial pour l’industriel entre 100 et 400 M€.
Développer le stockage en France
La stratégie CCUS prévoit en effet de prioriser le CCS par grande zone industrielle en commençant dès 2026 par les grands ports industriels de Dunkerque (Nord), du Havre (Seine-Maritime) et de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Avant de s’attaquer à partir de 2028 aux bassins de Lacq/Sud Ouest et de Loire-Estuaire, puis en 2033 au Grand Est. Les infrastructures de stockage et de transport, prioritairement par canalisations, seront régulées par la Commission de régulation de l’énergie, comme pour le gaz et l’électricité.
Ministère de la transition écologique Et si, dans un premier temps, le CO2 sera transporté sous forme liquide par bateau et stocké dans des aquifères salins ou des champs de gaz déplétés en mer du Nord ou en Méditerranée, avec des accords commerciaux prévus avec les programmes Northern Lights en Norvège, Aramis aux Pays-Bas et Callisto en Italie, le gouvernement veut développer le stockage en France, en Méditerranée, mais aussi sur terre. Un appel d’offres fin 2023 pour des campagnes d’explorations géophysiques et des premiers tests d’injections dans des sites pilotes en 2024/2025 sont prévus. Les capacités théoriques seraient d'environ 1,5 gigatonne de CO2.
Le volet valorisation du CO2, lui, reste en chantier. Sachant que le gouvernement est conscient que ce CO2 anthropique n’a pas d’avenir pour produire des carburants de synthèse en Europe au-delà de 2040 et propose de privilégier le CO2 biogénique. Sachant aussi qu’en 2020, une étude de l’Ademe considérait comme « limité » le potentiel du CCUS en France. Sans parler des questions d’acceptabilité et de maitrise des fuites. Mais vu l’urgence climatique, peu reste mieux que rien.



