Atteindre un taux de rendement de 90% sur les réseaux d’eau potable, exonérer en partie l’agriculture de la sobriété, réutiliser les eaux usées… Les 53 mesures contenues dans le "plan eau" présenté par Emmanuel Macron le 30 mars font réagir les spécialistes. Si tout le monde note des avancées, on a parfois l’impression d’être resté au milieu du gué.
«Notre position est un peu nuancée, mitigée, prévient Alexis Guilpart, animateur du réseau Eaux et milieux aquatiques de France Nature Environnement. Nous avions accueilli avec satisfaction le discours du président de la République, qui a parlé de sobriété, ce qui n’était pas gagné au départ. » Chez FNE, on estime que «certaines mesures vont dans le bon sens. Le plan a repris des demandes qui avaient été fixées lors des Assises de l’eau en 2019, mais on regrette que le cap annoncé ait été revu à la baisse. Lors des Assises, les objectifs étaient une économie sur les prélèvements de 10% d’ici 2024 et de 25% d’ici 2034. Là, l’objectif n’est plus que de 10 % d’ici à 2030. Nous espérons que la planification de l’eau ne devienne pas comme la planification du climat où les objectifs sont sans cesse repoussés.»
La tarification progressive de l’eau plébiscitée
Du côté des industriels de l’eau, on préfère voir le verre à moitié plein. «Depuis le temps que nous attendions ce plan, nous sommes plutôt satisfaits. Il répond aux vœux des entreprises du secteur, confirme Christophe Tanguy, directeur général adjoint en charge des projets stratégiques et des initiatives du groupe Saur. Maintenant, passons aux actes.» Surtout il estime qu’aller «chercher 10% d’économies c’est déjà très ambitieux. Il faut travailler sur les usines de traitement, c'est un tiers des économies, aller chercher les économies chez les industriels et les agriculteurs pour un autre tiers et chez le consommateur pour le reste, où la prise de conscience existe réellement depuis cet été.»
Une mesure fait l’unanimité : c’est la tarification progressive de l’eau. «C’est la bonne nouvelle, un levier de sobriété indispensable, se réjouit Alexis Guilpart. Les premiers mètres cubes, tout le monde a droit d’y accéder, mais les usages récréatifs doivent faire l’objet d’une incitation à la réduction de la consommation. Avec une limite : ceux qui ont une grande propriété avec une piscine et un arrosage conséquent auront les moyens de payer. » Et chez Saur, on relève que l’on est enfin en train de montrer que l’eau a un coût.
Toutefois, chez FNE, on regrette que l’eau pour l’usage agricole qui est «une eau peu chère» ne soit pas concernée par cette politique incitative. « Nous avons été surpris par deux discours. Celui du chef de l’Etat qui appelait à un modèle agricole plus vertueux et celui de Marc Fesneau, le ministre de l’Agriculture – on a eu la douche froide – qui en clôture du congrès de la FNSEA a rassuré les agriculteurs en leur indiquant qu’ils n’auraient pas d’efforts supplémentaires à réaliser sur la sobriété.»
Un taux de rendement de 90% atteignable
Quant au réseau d’eau potable, une des priorités du "plan eau", il nécessite des investissements importants pour limiter les pertes. L’Etat s’est engagé à rehausser les moyens des agences de l’eau de 475 millions d’euros par an et il a prévu 180 millions d’euros par an d’aides supplémentaires pour les 170 points noirs où le taux de rendement du réseau ne dépasse pas 50%. L’objectif annoncé de passer d’une moyenne de 80 à 90 % d’ici la prochaine décennie ne semble pas inatteignable. «Dans certaines communes, nous sommes déjà à 90%, mais il faudra accepter que dans d’autres où le retard est important, où le contexte géographique et géologique est compliqué, il ne soit pas possible d’atteindre cet objectif. C’est une moyenne, précise Christophe Tanguy. En utilisant le digital, et en positionnant des outils pour mieux piloter le réseau, il est possible de diminuer les fuites sans renouveler toutes les infrastructures. »
La REUT, pas une solution miracle
Pour faire face à la raréfaction de la ressource, notamment pour des usages agricoles, la réutilisation des eaux usagées traitées (REUT) a été largement évoquée par Emmanuel Macron et le gouvernement. L’objectif est de passer de moins de 1% à 10% en 2030. « Ce n’est pas si difficile, prévoit-on chez Saur. Techniquement, on sait faire, mais il faut que le verrou administratif se détende. » Mais pour l’association France Nature Environnement, «ce n’est pas la solution miracle. Quand on parle des pays qui ont le plus développé la REUT, il s’agit de pays qui ont depuis longtemps de graves problèmes d’approvisionnement en eau. En France, nous ne sommes pas dans un état critique généralisé. Cette solution consomme de l’énergie, créée davantage d’artificialisation des sols et créé des problèmes écologiques sur la biodiversité. On peut le développer sans souci sur les côtes car les cours d’eau se rejettent dans la mer, sinon on réduit le débit des cours d’eau. En fait, nous sommes pour un développement raisonné», conclut Alexis Guilpart.



