Alors que le gouvernement tente de faire passer son projet de loi d'accélération du nucléaire et envisage la construction de nouveaux EPR sur le territoire français, le sujet de la consommation d’eau ne peut être ignoré. Le gouvernement doit justement présenter un plan focalisé sur cette ressource jeudi 30 mars, afin de faire face au réchauffement climatique et aux épisodes de sécheresse de plus en plus fréquents.
Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), placé sous la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, du ministère de la Transition écologique, et du ministère de l’Économie et des Finances, a publié un bulletin inquiétant au 1er mars : «[…] Les niveaux des nappes restent sous les normales mensuelles avec 80% des niveaux modérément bas à très bas. La plupart des secteurs affichent des niveaux nettement inférieurs à ceux de février de l’année dernière.» Une situation qui pourrait s’aggraver au cours des prochaines années.
Or, dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde jeudi 16 mars, Thibault Laconde, ingénieur spécialiste des risques climatiques, précise que la consommation d’eau d’un «seul EPR implanté sur un fleuve aurait une consommation d’eau semblable à celle d’une grande agglomération» comme celle de Paris… Un rapport de la Cour des comptes publié le 21 mars recommande d'ailleurs de bien choisir la localisation des futurs EPR. Des éléments à prendre en compte avant de clore le débat sur la relance du nucléaire en France.
48% des prélèvements en eau pour les centrales électriques
Qu'en est-il exactement ? Des statistiques permettent d'évaluer le poids du nucléaire dans les prélèvements et la consommation en eau sur le territoire national. Les données les plus objectives sont sans doute celles de la Banque nationale des prélèvements en eau (BNPE), l’outil national dédié aux prélèvements sur la ressource en eau qui diffuse les données des agences et offices de l’eau de la France métropolitaine et des départements d’Outremer. Il dépend de l’Office français de la biodiversité (OFB), lui-même sous la tutelle des ministères de la Transition écologique et de l'Agriculture.
Dans une infographie publiée en août 2022 sur les données 2019, on apprend que 32,9 milliards de mètres cubes d’eau sont prélevés en une année et que le refroidissement des centrales électriques (hors barrages) concentre 48,6% des prélèvements. Les centrales nucléaires prélèvent plus de 95% du total de l'eau prélevée par les centrales électriques. A titre de comparaison, on prélève 2,7 milliards de mètres cubes (8,1%) pour l’industrie, 3,2 milliards (9,7%) pour l’irrigation, 5,6 milliards (17%) pour l’eau potable et autant pour l’alimentation des canaux. Les chiffres sur le prélèvement sont rarement remis en cause, même si la confusion entre prélèvement et consommation persiste dans certains esprits.
Ce qui compte davantage en période de raréfaction de la ressource, c’est la consommation nette, car une grande partie de l’eau prélevée est restituée dans les milieux aquatiques. Dans l'édition 2021 de son Bilan environnemental de la France, le ministère de la Transition écologique a repris une moyenne sur dix ans entre 2008 et 2018. Au final, ce sont 5,3 milliards de mètres cubes d’eau qui sont consommés en France chaque année, soit 20% des prélèvements (hors alimentation des canaux). En moyenne sur le territoire métropolitain, l’agriculture consomme 45% de ce total, devant les centrales électriques (31%), l’eau potable (21%) et les usages industriels (4%). Mais la part du nucléaire dans la consommation est beaucoup plus importante dans les régions où sont installées les centrales. Sur le bassin Rhin-Meuse, 58% de la consommation est dédiée à la production d’électricité, et sur le bassin Rhône-Méditerranée, elle atteint 46%.
Consommation variable selon les réacteurs
Il faut aussi prendre en compte les deux technologies de réacteurs. Sur les 56 réacteurs français, 26 sont en circuit ouvert, ce qui veut dire que l’eau pompée en surface dans les fleuves ou la mer pour refroidir le circuit secondaire sera intégralement rejetée. Mais à une température augmentée, ce qui n’est pas sans poser de problème pour la biodiversité. Selon les données de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN, le lobby pro-nucléaire, qui ne conteste pas les chiffres sur le prélèvement) 8 réacteurs captent 8,5 milliards de mètres cubes d’eau par an et les 18 situés en bord de mer en consomment 16 milliards. Pour ces 26 réacteurs, la consommation nette est nulle, puisque la totalité de l’eau est restituée.
Pour les 30 réacteurs en circuit fermé, l’eau du circuit est refroidie avec une tour aéroréfrigérante. La consommation d’eau est beaucoup plus faible qu’avec l’autre technologie, puisqu’elle atteint 1,3 milliard de mètres cubes pour les 30 réacteurs. Mais 40% du prélèvement en eau est consommé, soit 550 millions de mètres cubes qui s’évaporent et se manifestent en «panaches blancs», selon les données de la SFEN. Elle conclut que les centrales nucléaires restituent 98% de l’eau prélevée et que leur consommation ne représente que 22% du total, ce qui situerait ce secteur derrière l’irrigation (48%) et l’eau potable (24%).
Le gouvernement revoit ses propres chiffres
Interrogé par TF1info, le ministère de la Transition écologique indique que les données du Service des données et en études statistiques (SDES) reposent «historiquement sur des hypothèses normatives de taux de rejets, conjuguées avec les données de prélèvement bruts» et font aujourd'hui l’objet d’un travail de mise à jour. A la veille du discours d'Emmanuel Macron pour présenter le plan Eau, l'Elysée a ainsi dévoilé des nouveaux chiffres. Si les prélèvements ne semblent pas avoir beaucoup évolué, la consommation de l'eau ne serait plus globalement que de 4,1 milliards de mètres cubes.
Surtout, la répartition est totalement chamboulée. «Si on regarde les grands secteurs consommateurs, on a aujourd’hui environ 58 % qui relève de l’agriculture ; 26 % pour la production d’eau potable ; 12 % pour le refroidissement des centrales électriques et 4 % pour les usages industriels, indique-t-on à l'Elysée. Et nous avons eu l'occasion au cours des dernières semaines de travailler très finement avec les énergéticiens pour venir préciser la réalité des prélèvements et la consommation du parc dans un contexte où des efforts importants ont été faits pour contribuer à la sobriété et l’usage de l’eau.». Les détails de cette sobriété restent cependant à préciser.



