Le gros bouton rouge ressemble à ceux que l'on voit dans les films d’action hollywoodiens. Pourtant, en ce jeudi 13 juillet, sa pression ne déclenche pas un compte à rebours avant la fin du monde : il marque plutôt le début symbolique d’une nouvelle ère pour la multinationale allemande Bosch. Depuis le site historique de Stuttgart-Feuerbach, trois principaux dirigeants de l’entreprise y posent conjointement leurs mains pour lancer la production à grande échelle de systèmes de propulsion à pile à combustible.
Comptant parmi les principaux équipementiers automobiles mondiaux, Bosch, groupe familial fondé en 1886 et non côté en Bourse, est en pleine transition énergétique. Comme d’autres, l'entreprise se cherche de nouveaux relais de croissance. Après des investissements majeurs dans les puces au cours des dernières années, le groupe dirigé depuis janvier 2022 par Stefan Hartung poursuit sa mue technologique et clame désormais haut et fort ses ambitions sur un nouveau segment : l’hydrogène.
Les investissements annoncés sont importants, avec quelque 2,5 milliards d’euros engagés entre 2021 et 2026. Le retour sur investissement espéré est un chiffre d’affaires de 5 milliards d’euros d’ici 2030, pour un groupe qui a engrangé 88,4 milliards d'euros de revenus en 2022. Bosch parie sur la montée en puissance du marché de l’hydrogène, principalement dans la mobilité (en complément des batteries électriques), mais pas seuement. «Nous voulons utiliser l’hydrogène dans tous les secteurs de l’économie», annonce Stefan Hartung.
L’élément-clé de la stratégie de Bosch est la production de systèmes de pile à combustible. Le produit est promis à une envolée des commandes dans le cas de figure où l’industrie des véhicules commerciaux et des poids lourds embrasse la technologie de la pile à combustible (PAC) à membrane échangeuse de protons. Cette PAC, composée de deux modules de maximum 455 cellules chacun, dispose d’une durée de vie de 20 000 heures, selon Bosch et son partenaire suédois PowerCell, à l’origine de la technologie. Bosch dispose d’une licence exclusive pour fabriquer cette solution. «C’est notre marque de fabrique de pouvoir passer à la production de masse rapidement», explique-t-on chez l’équipementier, qui a développé en interne avec ses technologies propres un groupe motopropulseur (GMP) complet de 200 kilowatts, construit au départ de cette pile (avec compresseur d’air, unités de commande, humidificateur membranaire, capteurs, vannes de dérivation et d'isolation, convertisseur AC/DC…). Ce GMP peut être utilisé pour motoriser des camions, et a notamment été choisi par le constructeur américain de poids lourds Nikola.
Bosch L'aménagement d'une partie de l'usine Bosch de Stuttgart-Feuerbach a été totalement repensé afin d'accueillir la production de modules d'alimentation pour pile à combustible.
La Chine se tourne vers l’hydrogène
Sur le site de Feurbach, une partie de l’outil industriel a été repensée pour permettre la production à grande échelle de ces modules d'alimentation des piles à combustible. L’usine dispose actuellement d’une capacité de production de 5000 systèmes de PAC par an. «Un exemplaire sort de ligne toutes les 36 heures», explique Kai-Uwe Busch, directeur technique de l'usine. Au total, 2000 systèmes seront produits cette année. Mais Bosch veut rapidement monter en puissance, en fonction de l’évolution du carnet de commandes. «Ce n’est que le début, le marché évolue à différentes vitesses : les Etats-Unis se lancent, la Chine est déjà le plus grand marché (le pays prévoit un million de véhicules à hydrogène sur les routes en 2030, ndlr) tandis que l’Europe est en phase de préparation», explique Thomas Wintrich. Le responsable des solutions de mobilité pour les piles à combustible chez Bosch souligne l’intérêt qu’ont manifesté plusieurs constructeurs pour cette solution, qui sera produite aux Etats-Unis, en Allemagne et en Chine. Bientôt en France, également ? En juin, Bosch a suspendu le projet industriel dédié aux groupes frigorifiques fonctionnant à l'hydrogène sur le site industriel de Rodez (Aveyron). «Nous devons d'abord utiliser les capacités dont nous disposons ici, en Allemagne. Une fois que nous l'aurons fait, nous pourrons réfléchir à l'étape suivante», répond Thomas Wintrich.
Peut-être plus tard, donc. Car c’est un vrai système énergétique complet autour de l’hydrogène que compte proposer Bosch, qui a investi sur l’ensemble de la chaîne de valeur : les électrolyseurs, une pile à combustible à oxyde solide de 110kw capable de produire de l’électricité ou de la chaleur, des chaudières à hydrogène pour les industriels ou encore un moteur thermique à hydrogène à injection directe. Sur ce dernier point, Bosch insiste sur le fait que le moteur thermique «peut être neutre en carbone».
Le moteur thermique n’a pas dit son dernier mot
Car c’était l’autre objectif de Bosch, à l’occasion de cet évènement autour de l’hydrogène : appeler les autorités allemandes et européennes «à prendre des mesures pour rester compétitifs» sur la scène internationale. En creux, comprendre : accélérer sur la production d’hydrogène en ne fermant pas la porte à l’utilisation transitoire d’hydrogène pas uniquement produit à partir d’électricité verte. Le cri vient du cœur : «nous avons besoin d’un contexte réglementaire favorable», assènent les dirigeants de Bosch, dénonçant «la contradiction entre les idées de l’Union européenne et la réalité» sur la question environnementale et industrielle.
L’autre message, que l’ensemble de l’industrie allemande souhaite faire entendre depuis quelques mois, est que, peut-être, la solution, est tout simplement de ne pas abandonner le savoir-faire historique des Européens sur les moteurs à combustion interne. Pour tenter de convaincre, Bosch brandit un argument qui parle traditionnellement à Bruxelles : la régulation. «Ne vaut-il mieux pas rester dans le peloton de tête ?», interroge Stefan Hartung. En 2023, Bosch regarde vers l’énergie du futur, mais n’est pas pour autant décidée à tirer pas un trait sur celle d’hier.



