«Nous sommes sereins». Interrogé à l’occasion d’une rencontre avec la presse en amont de la publication des résultats annuels d’Orano, mercredi 19 février, le directeur général du groupe français, Nicolas Maes, a tenu à rassurer sur la disponibilité d’uranium. Certes, Orano a officialisé en décembre avoir perdu le contrôle opérationnel de ses actifs au Niger [voir encadré], mais le groupe continue à produire d’importantes quantités de "yellowcake" (le doux nom donné à l’oxyde d’uranium) et prévoit divers nouveaux grands projets industriels, dans le monde minier et le recyclage du combustible. Pour l'année 2024, il présente par ailleurs des résultats «exceptionnels», avec 5,8 milliards d'euros de chiffre d'affaires, dus pour partie à des événements ponctuels mais aussi à «une tendance de fond durablement positive», juge le dirigeant.
«Il n’y aura pas de pénurie à court-terme»
Pourquoi ne pas s’inquiéter malgré la perte du Niger? Tout d’abord, c’est du Canada – dont la production monte en puissance – puis du Kazakhstan, que le groupe français tire l’essentiel de son minerai. «Notre part de production au Niger atteignait en gros 1200 tonnes d’uranium par an, sachant que si toutes nos mines tournent à plein, nous pourrions atteindre 8200 tonnes», chiffre Nicolas Maes pour relativiser la perte de cet actif, qualifié de «tout petit» pour l’approvisionnement d’EDF.
Ensuite, la forte augmentation des prix de l’uranium depuis deux ans traduit surtout une anticipation de demande à venir, portée par le renouveau du nucléaire dans le monde. «Y aura-t-il une pénurie d'uranium à court terme ? Absolument pas», assène le patron d’Orano. Et même si d’ici «le milieu de la prochaine décennie (...), plusieurs mines de taille assez importante arrivent au bout de leur production», (comme Cigar Lake, dont Orano possède 40,4% au Canada). Là encore «cela ne génère pas de pénurie», insiste Nicolas Maes, qui pointe que des gisements sont identifiés et que «plusieurs personnes ont des projets», parmi lesquelles… Orano.
«Nous développons une stratégie de diversification, pour avoir des options», explique-t-il. En janvier, le groupe détenu majoritairement par l’Etat français a signé un accord d’investissement avec l’Etat mongol pour entamer la construction de la mine Zuuvch Ovoo, dont les coûts sont évalués à 1,6 milliard de dollars sur toute sa durée de vie et qui pourrait produire 2500 tonnes par an.
L’Ouzbekistan et la Namibie en ligne de mire
Orano continue aussi de travailler au Canada, où il a développé une technologie pour exploiter de petits filons d’uranium (baptisée Sabre). «Nous y avons une démarche d’exploration extrêmement active», ajoute le directeur général d’Orano. Le groupe mise aussi sur l’Ouzbekistan, où a déjà fait fonctionner un pilote et dialogue avec les autorités du pays pour exploiter le gisement de Djelgendi, qui pourrait fournir 1000 tonnes par an durant 18 ans. «Nous avons également un projet en Namibie, Trekkopje, qui avait été mis sous cocon dans les années 2012. Les cours de l'uranium ayant beaucoup remonté, cela nous invite à revisiter la faisabilité de ce projet», révèle Nicolas Maes.
Cela suffira-t-il ? Dans le monde de l’uranium, qui pense à très long terme, la réponse n’est pas totalement évidente. «Y aura-t-il une pénurie d’uranium dans les décennies à venir? Non. A la fin du siècle, c’est peut-être une question différente», termine Nicolas Maes. D’où le retour de la question, ancienne, du recyclage du combustible. Une pratique déjà effective, mais dont les modalités et l'ampleur sont remises sur le tapis depuis l'annonce par Bruno Le Maire en mars 2024, de la relance du site de La Hague pour durer jusqu’en 2100 et répondre aux besoins des futurs nouveaux EPR français, annoncés en 2022 mais encore débattus.
L'usine de La Hague (Manche) sert déjà au recyclage. Orano y récupère le plutonium présent dans le combustible usé pour fabriquer, dans l'usine de Melox (Gard) un nouveau type de combustible : le Mox. Ce dernier permet déjà d’allumer «une ampoule sur dix en France», rappelle Nicolas Maes. Mais il sera possible d'en produire plus, tout comme de ré-enchirir l'uranium dit de retraitement produit lui-aussi à La Hague à partir du combustible usé. Aujourd'hui, ce dernier peut être réutilisé dans certains réacteurs, mais doit pour cela passer par une étape de conversion que seul le russe Rosatom propose. C'était logique économiquement, mais cela devient plus difficile à accepter depuis l'invasion de l'Ukraine. D'où l'idée qui circule de construire une usine de conversion en Europe. Elle pourrait être en France (chez Orano) ou en Angleterre (sur un site de Westinghouse) : «c’est à EDF de choisir, mais ce serait une aberration d’en faire deux», détaille Nicolas Maes.
Où l'on reparle de fermeture du cycle...
Reste une autre option plus lointaine : celle de la fermeture du cycle. Une vieille idée de la filière électronucléaire française. Dans ce cas, «il y a assez de matières sur le territoire pour pouvoir fonctionner pendant quelques milliers d’années sans dépendre des mines, en revanche nous n’avons pas industriellement les technologies pour cela, car il faut des réacteurs adaptés [dits à neutrons rapides]», rappelle Nicolas Maes. D'où l'intérêt de «garder les options ouvertes», sans miser sur le sujet dans les prochaines années, juge pour autant le directeur d’Orano qui pointe que les cours actuels ne le justifient pas et qu’il serait inutile de décider de la construction d’un parc de ce type avant 2050.
Les nouvelles usines annoncées à La Hague, dont Orano décide des spécifications en concertation avec l’Etat et EDF dans le cadre du Conseil de politique nucléaire, devront néanmoins permettre d'avancer sur ce chantier. Prévues pour traiter le combustible de centrales classiques, opérant en cycle ouvert, elles devraient néanmoins être dimensionnées pour faire du multi-recyclage et intégrer une ligne pilote pour faire du combustible pour des réacteurs prototypes, fonctionnant en cycle fermé, anticipe Nicolas Maes.
Ce grand projet d'orchestration du futur du cycle du combustible nucléaire en France – pour lequel Orano a recruté Nicolas Ferrand, l’ingénieur polytechnicien qui a supervisé le chantier des Jeux Olympiques – sera couteux. Nicolas Maes estime à 200 millions par an le coût du maintien et de l’extension des usines existantes de recyclage du combustible (La Hague et Melox), et à des dizaines de milliards d’euros («sur les doigts d’une main» précise-t-il) celui de la construction des nouveaux sites annoncés en mars.
Diversification dans la santé et les batteries
Des investissements conséquents, d’autant plus qu’Orano ne mise pas que sur les mines et le recyclage... Aujourd’hui, le groupe porte un grand programme d’extension de ses capacités d’enrichissement d’uranium au Tricastin (Drôme), ainsi que deux projets notables de diversification, dans la médecine contre le cancer (avec le français Sanofi) et les matériaux de batteries (avec le chinois XTC). Prévoyant, l’Etat français a souscrit à une augmentation de capital de 300 millions d’euros en octobre 2024.
«Cela permet de renforcer notre bilan dans la perspective de devoir réaugmenter notre endettement pour financer tous ces nouveaux projets industriels qui sont soit lancés, soit relancés», pointe le directeur financier d’Orano, David Claverie tout en pointant que cette somme n’est pas fléchée sur des projets particuliers. Avec 5,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour près de 2 milliards d’euros d’Ebitda en 2024 (un chiffre dû en partie à un événement comptable ponctuel, entraîné par le retour de matières radioactive vers des clients énergéticiens japonais dont le cadre de contrats de retraitements des combustibles), et un endettement au plus bas – 780 millions d’euros contre plus de trois milliards en 2018 – le groupe est au bon moment peut se relancer dans un nouveau cycle.
Orano sort le Niger de ses comptes
Orano s’est fait une raison. Après un an et demi d’espoirs concernant la possibilité de continuer d’extraire de l’uranium au Niger, via sa filiale de La Somair (qu’il possède à 64,3% aux-côté de l’Etat Nigerien) malgré le coup d’Etat d’une junte militaire à l’été 2023, le groupe français a acté fin 2024 la perte du «contrôle opérationnel» de ses actifs dans le pays, qui pouvaient produire 1200 tonnes d’oxydes d’uranium annuellement pour le compte d’Orano.
Résultat : ceux-ci sont déconsolidés de son bilan, au prix d’une dépréciation d’environ 200 millions d’euros. Celle-ci intègre entre autres le coût de production des 1300 tonnes d’oxyde d’uranium (ou yellocake) produites par La Somaïr et qu’Orano (qui en possède légalement les deux tiers) n’a pu vendre faute de solution d’exportation. «C’est une situation paradoxale. Cela dépend des cours de l’uranium mais il y a de l’ordre de 250 millions de valeur stockés sur le parking, mais qu’on ne peut pas réaliser. En attendant, l’usine n’a pas payé ses fournisseurs, n’a pas fait sa maintenance. Elle est virtuellement en faillite», regrette le directeur général d’Orano qui a entamé des procédures d’arbitrage international contre le Niger.I l précise qu’il faudrait au moins un an et demi à La Somair pour recommencer à produire à pleine puissance dans le cadre d’un redémarrage.
Orano conserve néanmoins de l’ordre de 70 millions de passif lié à la réhabilitation de la mine de la Cominak, qui a arrêté de produire en 2021 et dont le groupe français prévoit de terminer la remédiation quand il pourra revenir sur site.



