Etude

Attention aux fausses bonnes solutions pour résoudre la pénurie de puces, avertit une étude

Une étude de l’EM Normandie sur la pénurie de puces estime que les solutions centrées sur la production, comme celle préconisée par le plan France 2030, ne résolvent pas le problème à court terme. Son auteur préconise d’autres pistes d’action prenant en compte les besoins des PME et start-up innovantes.

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SIA rapport 2019
Les plaquettes de puces sont aujourd'hui devenues une denrée rare.

La pénurie de puces, qui frappe l’industrie depuis plus d’un an, a provoqué une prise de conscience de la dépendance de la France et de l’Europe vis-à-vis de l’Asie sur ces types de composants – et pas seulement. Dans ce contexte, les gouvernements plaident pour une « souveraineté technologique » dans ce domaine stratégique, qui irrigue tous les secteurs, de la défense à l’électroménager, en passant par l’automobile, l’aérospatiale, le ferroviaire, le médical, l’énergie et les télécoms.

Le mot d’ordre est partout le même : augmenter la production nationale. Dans son plan France 2030, Emmanuel Macron préconise de doubler le poids de la France dans la production mondiale d’ici à 2030, ce qui revient à quadrupler la production française. Avec à la clé, un investissement public de 6 milliards d’euros en cinq ans, dédié principalement aux semi-conducteurs.

Risque d’arriver trop tard

Mais cette stratégie est-elle la bonne ? Mathilde Aubry, enseignant-chercheur, porteur de la chaire management de la transformation numérique de l'école de commerce EM Normandie, se montre pour le moins sceptique dans son étude « Pénurie de semi-conducteurs : réflexions, solutions et priorités » publiée le 14 octobre.

« Augmenter la production pourrait être la solution de facilité, explique-t-elle à L’Usine Nouvelle. Le problème, c’est que cela risque d’arriver trop tard, après l’ouverture de nouvelles usines aux Etats-Unis et à Taiwan. » Le cycle est, en effet, particulièrement long dans l’industrie de semi-conducteurs. Le fondeur taïwanais de puces TSMC a commencé la construction d’une usine de 12 milliards de dollars (10 milliards d’euros) en Arizona, aux Etats-Unis. Mais elle ne commencera la production qu’en 2024.

Fonderie avancée de puces

Mathilde Aubry se montre critique sur les 40 milliards d’euros d’investissements annoncés en Europe, et les 6 milliards d’euros en France. Des montants qu'elle ne juge pas à la hauteur des ambitions affichées. A lui seul, le champion américain des puces Intel prévoit d’investir 20 milliards de dollars (17 milliards d’euros) dans une nouvelle usine en Arizona (Etats-Unis) et autant dans une autre en Europe continentale.

Quant à TSMC, son plan d’investissement se monte à 100 milliards de dollars (86 milliards d’euros) en trois ans. « Compte tenu des investissements énormes réclamés dans ce secteur, le problème doit être traité au niveau européen », tranche Mathilde Aubry, qui n’est pas opposée au principe d’augmenter la production en Europe et en France. Mais « la question est de savoir produire quoi et avec quelles technologies », ajoute-t-elle.

« La tentation est grande de privilégier les composants et technologies matures pour soulager l’automobile qui les utilise. Cela ne résoudrait pas le problème dans sa globalité. Il faut penser aux PME et start-up qui souffrent aussi beaucoup de la pénurie. Pour rester à la pointe de l’innovation, elles ont besoin de puces aux technologies les plus avancées. C’est pourquoi je soutiens l’idée du Commissaire européen, Thierry Breton, de créer en Europe une fonderie avancée de puces », détaille la chercheuse.

Se concentrer sur les filières stratégiques

Par ailleurs, Mathilde Aubry balaie toute idée de souveraineté totale, qu’elle ne juge ni facile à atteindre, ni souhaitable. Elle préconise deux pistes pour éviter d’autres chocs à l'avenir. La première est de soutenir à l’échelle européenne le secteur des semi-conducteurs et ses utilisateurs, en se concentrant plus spécifiquement sur les filières les plus stratégiques, comme l'e-santé ou la défense.

« A court terme, l’Etat ne peut pas faire grand-chose, affirme-t-elle. Les industriels ne font que stocker, aggravant la pénurie. Il faut une réflexion globale qui prenne aussi en compte la R&D et la conception, et pas simplement la production. Il y a tout un secteur oublié, celui des PME et start-up, qui souffre beaucoup de la pénurie de puces et qui ne peut pas répercuter la hausse des prix sur les clients, comme peuvent le faire les grandes entreprises. Il a besoin du soutien public. »

L’étude impute le problème actuel en partie à la « déverticalisation » de l’industrie avec la disparition de groupes intégrés comme Thomson, Philips ou CGE. Le fabricant néerlandais de semi-conducteurs NXP faisait partie de Philips, l’allemand Infineon Technologies de Siemens, le franco-italien STMicroelectronics était rattaché à Thomson… Une intégration qui garantissait un alignement des feuilles de route de l’activité de semi-conducteurs et de leurs applications au sein de ces groupes.

Renforcer la relation producteur-utilisateur

Problème : ces relations n’existent plus. Mathilde Aubry propose donc de revenir à une certaine verticalisation en rapprochant les fournisseurs de puces des utilisateurs. « Il n’est pas question de rebâtir les anciens groupes intégrés, précise-t-elle. C’est d'ailleurs impossible à faire. Il faut juste apprendre aux industriels des semi-conducteurs et entreprises utilisatrices à travailler main dans la main et partager leurs feuilles de route de produits. Les deux parties ont besoin de cette collaboration pour améliorer leurs prévisions et innover avec moins d’incertitudes. »

L'exemple de l'automobile est symptomatique du problème. Sauf exception, les constructeurs n'entretiennent pas de liens directs avec les fournisseurs de semi-conducteurs. Entre les deux interviennent plusieurs niveaux d'équipementiers. Cette distanciation explique l'ampleur de la crise qui affecte ce secteur.

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