Enquête

Amiante, le risque perdure malgré l'interdiction

Le monde n’en a pas fini avec la fibre d'amiante. Encore exploitée et utilisée dans plusieurs grands pays, elle reste omniprésente en France après des années d'usage massif et aucun plan d’éradication n’existe.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
Enduits, plâtres, colles, peintures, l’amiante a envahi les bâtiments à tous les niveaux, jusqu’à son interdiction en France en 1997.

Depuis le début de l’utilisation industrielle de l’amiante, il y a 125 ans, plus de 4 000 cas d’usages de ces fibres ont été répertoriés. Réputées pour rendre les produits indestructibles, on les retrouve dans les bâtiments – fibrociment en tête, mais aussi flocage, cloisons coupe-feu, enduits, plâtres, colles, peintures... –, dans l’isolation des fours et appareils de chauffage, les élastomères de freins, les vêtements de protection contre la chaleur, les trains et les navires… L’amiante a même été utilisé dans la filtration des médicaments et des vins. Avis aux amateurs de brocantes : il se cache dans nombre d’objets vintage comme les sèche-cheveux et les boules de bowling.

Son usage a été interdit en France en 1997 et par l’Union européenne deux ans plus tard, avec une mise en application en 2005. C’est le cas dans plus de 65 pays, dont la plupart des pays industrialisés. Avec quelques exceptions notables. L’amiante est encore miné en Russie (790 000 tonnes en 2020), au Kazakhstan (210 000 tonnes), en Chine (100 000 tonnes), au Brésil (60 000 tonnes) et au Zimbabwe (8 000 tonnes), selon l’USGS, le service géologique américain. Soit 1,2 million de tonnes extraites annuellement dans le monde, un volume divisé par deux depuis 2010. Son prix, en baisse régulière ces dernières années (de 1 910 dollars la tonne en 2016 à 1 570 en 2019), a bondi l’an passé à 2 000 dollars la tonne. Les États-Unis, qui tergiversent sur son interdiction depuis un rapport de leur agence environnementale (EPA) fin 2020, en importent chaque année de 200 à 750 tonnes, pour une consommation stabilisée autour de 450 tonnes, contre 803 000 tonnes à son pic en 1973.

La France, triste championne de l'amiante

La France se démarque, historiquement, par l’une des plus grandes diversités d’usage de l’amiante et, aujourd’hui, par une législation parmi les plus strictes au monde. « Trois millions de logements sociaux - sur les quinze millions que comptait l’ensemble du parc en 2015 - présentent des problèmes liés à l’amiante », rapporte le Conseil économique, social et environnemental, pour un coût de traitement évalué à 15 milliards d’euros (15 000 à 20 000 euros par unité). S’y ajoutent les gares, les écoles, les bureaux, les logements particuliers et les friches industrielles, dont 95 % contiendraient de l’amiante…

Un chantier tellement colossal que la France n’a jamais envisagé une éradication complète et intervient au cas par cas, lors de travaux ou quand l’usure des matériaux laisse échapper trop de fibres. Environ 5 000 entreprises françaises du BTP et de la gestion des déchets sont agréées pour le désamiantage par trois organismes : Qualibat, Afnor Certification et Global Certification. « Nous faisons beaucoup de désamiantage dans les opérations de dépollution, prévient Thierry Sol, le directeur des opérations industrielles de Séché Eco Services. Dans les friches industrielles, la fibre est mélangée à d’autres pollutions, ce qui complique le traitement. Le désamiantage des sols est notre spécialité. Nous sommes capables de les trier par criblage », ce que « peu de sociétés savent faire ». Si nécessaire, l’entreprise peut démonter les toitures et les faux plafonds en maintenant l’activité des usines. Séché termine actuellement le désamiantage de l’usine de freins et embrayages Freix, située à Bonnetable (Sarthe), dont le dirigeant a été condamné pour avoir exposé ses salariés à l’amiante.

« L’approche très française de ne pas fixer de seuils de pollution complexifie le traitement des déchets : dans un tas de bois, à quel périmètre s’arrête la contamination ? », questionne Audrey Petiteau, experte de la gestion des sites pollués orphelins à l’Ademe qui a suivi pour l’agence la friche de Freix. « Nous travaillons sur l’analyse de l’amiante dans les matrices solides, par exemple pour définir la quantité de terres à excaver dans un sol pollué. » Paradoxalement, la législation très stricte conduit « certains margoulins » à ne pas déclarer l’amiante quand ils en découvrent, commente un acteur du désamiantage…

Marine nationale, SNCF, RATP…

En France, on trouve la fibre partout, jusque dans les enrobés routiers. Ce qui les rendait trois fois plus solides, mais pose problème à chaque phase de travaux. Trains et navires sont aussi largement concernés. Une convention internationale a acté son interdiction dans les bateaux en 2002 seulement. Il est de plus en plus difficile de les envoyer en Inde ou dans d’autres pays peu soucieux des conditions de désamiantage, et la France a développé une filière. À l’image de l’ancienne cale de lancement des Ateliers et chantiers du Havre (ACH) fermés en 2000, transformée en site de démantèlement naval par Baudelet Environnement depuis une douzaine d’années, et certifié par la Commission européenne.

L’entreprise nordiste a signé un contrat avec la Marine nationale qui porte sur la déconstruction de huit navires patrouilleurs et remorqueurs pour un montant de trois millions d’euros. Un chantier d’une durée de 27 mois. Le désamiantage, assuré par sa filiale Sotramiante, « représente environ 20 % du coût de la déconstruction », explique Arnaud Tual, le directeur des sites normands de Baudelet Environnement.

Baudelet déconstruit également des trains sur son site de Grémonville (Seine-Maritime). Il a reçu une commande de la SNCF pour démanteler 900 « petits gris », les RIO 26400, et 129 rames de TGV de première génération. « Les RIO 26400 sont enduits de goudron amianté. Pour trois wagons, cela demande une semaine de désamiantage. » L’activité a débuté l’an passé, mais l’usine ne sera inaugurée qu’en octobre. Si la SNCF n’a pas souhaité s’exprimer, la RATP rappelle que pour la rénovation et la réforme des matériels roulants, elle fait procéder à un repérage avant travaux par un opérateur compétent, puis fait appel à des entreprises spécialisées après appel d’offres pour le désamiantage. Si un volume important d’amiante a été retiré des métros et RER construits jusqu’au milieu des années 1990, certains contiennent encore de l’amiante résiduel, lié dans des enduits bitumineux ou confiné à l’intérieur d’organes électriques, qu’il est impossible de retirer sans porter atteinte à l’intégrité du matériel. Un exemple de plus de la complexité d’éradiquer l’amiante.

Abonnés
Le baromètre des investissements industriels en France
Nouvelles usines, agrandissement de sites industriels existants, projets liés à la décarbonation… Retrouvez dans notre baromètre exclusif toutes les opérations classées par région, par secteur industriel, par date d’annonce et de livraison.
Je découvreOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.