C’est un totem que Jean-Luc Mélenchon veut briser. Invité par l’association des journalistes de la Défense, le 1er février, pour présenter son programme en la matière, le candidat de la France insoumise (LFI) à la présidentielle veut revoir l’application du principe de dissuasion, soit la stratégie qui consiste à décourager un ennemi de s’attaquer aux intérêts vitaux du pays par la capacité à lui infliger des dégâts considérables en retour au moyen de bombes nucléaires. Si la France insoumise précise qu'elle ne souhaite pas renoncer à disposer d’un arsenal atomique - qui représente une garantie pour la sécurité des Français - elle milite pour un débat sur son efficacité et son évolution, en lui allouant d'autres armes, notamment à partir de l'espace. Mais de l'idée à la faisabilité, il reste du chemin à parcourir, soulignent des experts.
Gagner en efficacité dans la dissuasion
«La première des questions que nous nous posons, c’est celle de l’efficacité de la dissuasion avec l’outil nucléaire», indique Jean-Luc Mélenchon. Le candidat LFI propose d’assurer cette dissuasion depuis l’espace, sans s'appuyer sur des moyens nucléaires. Son projet décrit «une dissuasion spatiale dont la capacité à désorganiser une société en visant le cœur de ses infrastructures serait moins létale, mais potentiellement aussi dissuasive que l’arme nucléaire elle-même». Une proposition également relayée dans une tribune publiée en janvier avec le député LFI Bastien Lachaud dans le journal Le Monde.
Jean-Luc Mélenchon est persuadé que l’évolution technologique rend ou rendra caduques les moyens actuels de dissuasion, que ce soit les avions de combat Rafale portant l’arme nucléaire ou les sous-marins capables de tirer les missiles stratégiques depuis le fonds des océans. Ces derniers ne seraient plus aussi indétectables que par le passé, du fait de la multiplication des drones de surveillance sous-marins, de la capacité des câbles sous-marins de télécommunications à détecter des variations dans leur environnement ou encore des progrès réalisés par l’observation satellitaire. «Les sous-marins, même en eaux très profondes, pourraient finir par être décelables», selon Jean-Luc Mélenchon. La dissuasion nucléaire française est composée de 290 têtes nucléaires, selon la Federation of American Scientists, ce qui la place en quatrième position derrière la Russie (presque 6 000 têtes), les Etats-Unis (5400) et la Chine (350). Les forces stratégiques sont notamment composées de quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) prévus pour être remplacés par leurs successeurs de 3e génération à partir de 2035, d’une trentaine d’avions Rafale et du porte-avions Charles de Gaulle.
La dissuasion nucléaire, questionnée à gauche, sanctifiée à droite
Jean-Luc Mélenchon n’est pas le seul à remettre en question la dissuasion nucléaire française. Parmi les autres candidats à la présidentielle, l’anticapitaliste Philippe Poutou propose un «désarmement unilatéral et général, qui implique la destruction des armes nucléaires françaises». L’écologiste Yannick Jadot préfère procéder par étapes, en faisant du «désarmement nucléaire multilatéral une priorité du quinquennat». Il souhaite organiser une conférence internationale sur le sujet et soutenir le Traité d’interdiction des armes nucléaires, adopté par la Conférence des Nations unies en 2017.
A l’extrême-droite, les positions sont aux antipodes. Parmi les nouveaux crédits alloués au ministère de la Défense, Eric Zemmour doterait la France de huit sous-marins nucléaires d’attaque, contre quatre aujourd’hui. «C’est la dissuasion nucléaire qui apporte la paix, ce n’est pas la sagesse des nations, le dégoût de la guerre ou l’Europe, ça c’est un mythe», tranchait-il en tant que polémiste sur CNews en février 2021. Pour Marine Le Pen, une partie des hausses prévues au budget des Armées servirait à la modernisation de la dissuasion.
«La dissuasion nucléaire est notre assurance-vie, garantie inaliénable de la liberté et de la sécurité des Français. Aussi je ne la partagerai pas, je ne la diviserai pas», promettait Valérie Pécresse le 3 mars, en contraste évident avec le président de la République. Lors d’un discours à l’Ecole militaire le 7 février 2020,Emmanuel Macron avait proposé aux Européens de s’associer «aux exercices des forces françaises de dissuasion» car «les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne». Ce qui n’empêchait pas, précisait-il, une «indépendance de décision» française sur la dissuasion nucléaire.
Les sous-marins se cachent déjà dans le bruit de fond de la mer
Les sous-marins et avions Rafale qui composent les forces stratégiques sont-ils devenus vulnérables ? «Les sonars les plus performants qui équipent les frégates françaises permettent de les détecter à quelques dizaines de kilomètres, pas des centaines de kilomètres», affirme Jean-Louis Lozier, conseiller du Centre des études de sécurité de l'Ifri et ancien officier de marine. Quant aux progrès de l’observation satellitaire, «les ondes électromagnétiques qu’elle emploie pénètrent très peu dans l’océan», rappelle-t-il. S’il n’écarte pas une potentielle « découverte scientifique qui remet tout en cause», cela reste pour l'instant vrai «dans n’importe quel domaine», selon lui.
Les drones sous-marins mentionnés par les députés LFI n’ont pour l’instant pas assez d’énergie pour se mouvoir facilement dans l’eau, et ont des difficultés à communiquer. «Ils peuvent donc constituer des menaces dans des endroits précis, comme des passages resserrés ou une zone restreinte, mais pas encore en plein océan.» En outre, les moyens de détection qu’ils utiliseraient, comme les sonars, sont connus de longue date des sous-mariniers, qui savent s’en protéger. Le même raisonnement s’applique aux vibrations qui pourraient être captées par les câbles sous-marins : «Les SNLE se fondent dans le bruit de fond de la mer, pour que des dispositifs acoustiques dédiés ne les détectent pas», rappelle Jean-Louis Lozier. Les quatre SNLE de la génération actuelle, le Triomphant, le Téméraire, le Vigilant et le Terrible, mis en service dans la Marine nationale entre 1997 et 2010, font ainsi mille fois moins de bruit que ceux de la génération précédente, grâce à un travail sur les propulseurs et les hélices.
Dans leur tribune, Jean-Luc Mélenchon et Bastien Lachaud soulignent également le danger que posent les antineutrinos, qui pourraient selon eux permettre de détecter des particules subatomiques émises lors de la désintégration nucléaire, donc des armes nucléaires. Une carte publiée en 2015 dans la revue scientifique Nature faisait par exemple état de la radioactivité sur Terre, à la fois naturelle et liée aux centrales nucléaires. Mais les auteurs précisent « nous trouvons un flux dominant de géo-neutrinos, prédisons des contributions sous-égales de la croûte et du manteau, avec environ 1% du flux total provenant des réacteurs nucléaires artificiels», soit une concentration très faible même au niveau des centrales nucléaires. «Pour les détecter, les quelques instruments qui existent sur Terre sont constitués de 1000 tonnes de liquide, à plusieurs centaines de mètres sous terre, et ne décèlent qu’une infime proportion de neutrinos», précise Jean-Louis Lozier.
Des tirs vers l’espace techniquement faisables, des tirs vers la Terre plus difficiles
Concernant la dissuasion spatiale, les députés LFI évoquent «des tirs de la Terre vers l’espace», «des tirs de l’espace vers l’espace» et «des tirs de l’espace vers la Terre». Les deux premières options semblent techniquement faisables. En novembre 2021, la Russie a détruit un ancien satellite soviétique à l’aide d’un tir de missile, s'attirant au passage les foudres de la communauté internationale, les débris ayant menacé la sécurité de la Station spatiale internationale. Le pays emboîtait ainsi le pas à la Chine, aux Etats-Unis et à l’Inde. «La France ne l’a jamais fait, mais on peut penser qu’elle serait en capacité de la faire», estime Arthur Sauzay, avocat et spécialiste des politiques spatiales auprès de l’Institut Montaigne. De même, des tirs de l’espace vers l’espace seraient une première pour le pays mais restent imaginables.
En revanche, «il n’est pas si simple, quand vous êtes placé en orbite, de vous désorbiter pour tirer sur Terre» depuis l’espace, pointe l’avocat. D’autant que «la destruction des stocks nucléaires» depuis le cosmos voulue par Jean-Luc Mélenchon se ferait forcément par le biais de… missiles nucléaires, selon Arthur Sauzay. Autrement, assure-t-il, «il faudrait un nombre incalculable de missiles pour détruire ces installations, renforcées et bétonnées». Loin du monde «d’où l’arme nucléaire serait bannie» promis par le candidat à la présidentielle.
Les satellites eux-mêmes vulnérables à des tirs depuis la Terre ?
Surtout, «cette idée ne va pas sans inconvénients majeurs non plus, reconnaissent les deux signataires de la tribune. Elle remet en cause le traité sur l’espace de 1967, qui fonde sa démilitarisation.» Jean-Luc Mélenchon et Bastien Lachaud affirment que les grandes puissances y contreviennent ouvertement, ce qui est en partie vrai, concède Arthur Sauzay : «On sait bien que certains programmes sont doubles, avec une capacité à la fois civile et militaire.» Aucun pays n’a toutefois été jusqu’à armer ses satellites. «Le droit spatial est très clair : il est interdit de stocker des armes de destruction massive dans l’espace. On serait dans une situation de violation flagrante du traité de 1967.»
«L’équilibre de la terreur» entre puissances nucléaires s'est jusqu'à présent maintenu. La dissuasion spatiale, elle, doit encore faire ses preuves avant de lui succéder. «Rien ne dit qu’un armement conventionnel dissuaderait un armement non-conventionnel», déclare Jean-Louis Lozier. Ni que les satellites armés seraient eux-mêmes moins exposés que les SNLE ou les Rafale des forces nucléaires. «Des plateformes armées dans l’espace seraient particulièrement vulnérables. Elles seraient immédiatement détectées et potentiellement ciblées depuis la Terre», s’alarme l’ancien officier.
Arthur Sauzay reconnaît néanmoins à Jean-Luc Mélenchon un vrai intérêt pour le spatial, et une certaine lucidité sur les enjeux, tel celui des missiles hypervéloces. «Ces missiles vont très vite, ce qui rend la prédiction de leur trajectoire, et leur interception, beaucoup plus complexes. Cela change l’équilibre de la dissuasion.» De là à compléter la dissuasion nucléaire classique par une dissuasion spatiale encore balbutiante, il y a un pas que le spécialiste ne franchit pas. «Les constats faits par la tribune sont assez pertinents, mais en ce qui concerne les solutions, il faudra repasser», conclut-il.



