Tout comprendre à la faillite de Greensill qui menace les aciéries françaises

La faillite de la société financière britannique Greensill provoque un séisme dans le secteur métallurgique. Neuf sites industriels français, parmi lesquels l'usine d'aluminium de Dunkerque (Nord), France Rail Industry à Hayange (Moselle) ou encore Ascoval à Saint-Saulve (Nord) appartiennent à GFG Alliance, et le groupe est fragilisé par la chute de Greensill, qui a financé nombre de ces rachats. Décryptage.

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Ascoval aciérie saint-saulve
L'aciérie Ascoval de Saint-Saulve (Nord).

Le bruit s’est répandu d’usine en usine. Chez Liberty Rail à Hayange (Moselle), chez Ascoval à Saint-Saulve (Nord) ou encore chez les Fonderies du Poitou à Ingrandes (Vienne). Une actualité, purement financière en apparence, inquiète les salariés : la société Greensill a déposé le bilan lundi 8 mars au Royaume-Uni. Quel rapport avec les aciéries et usines d'aluminium françaises ? Leur maison-mère, la GFG Alliance de Sanjeev Gupta, dépend fortement de cet organisme, spécialiste d’une solution de financement baptisée “affacturage inversé”.

Qu’est-ce que l’affacturage inversé ?

Solution prisée dans les pays anglo-saxons, l’affacturage attire l'attention des entreprises françaises confrontées aux épidémies de mauvais payeurs. Le dispositif lie trois parties : un fournisseur, un acheteur (il s’agit en général d’un grand groupe avec une bonne solvabilité) et enfin un établissement financier (ou “factor”). Il existe l’affacturage “classique” où le fournisseur initie le dispositif : il livre un client et, en échange d’une commission, il se fait payer la facture par un établissement financier dans un délai réduit. L’acheteur honore ensuite sa créance auprès de l’établissement financier.

“L’affacturage inversé, c’est exactement l’inverse. Le contrat est conclu à l’initiative de l’acheteur”, présente Denis Le Bossé, président du cabinet ARC, spécialiste du recouvrement. Ce système fonctionne souvent par le biais d’une plateforme numérique où le fournisseur peut demander le règlement immédiat des factures signalées “bonnes à payer” par l’acheteur. “Pour le client (acheteur), cela permet de sécuriser sa chaîne d’approvisionnement tout en renforçant ses relations avec ses fournisseurs, et d’optimiser ses coûts de gestion notamment en fiabilisant à cette occasion son process de validation des factures fournisseurs”, argumente sur son site BNP Paribas, qui propose ce type de services, au même titre que Greensill.

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Quels sont les liens entre GFG Alliance et Greensill ?

Plusieurs médias ont fait état de liens très étroits entre GFG Alliance et Greensill. Dans un document d’août 2019, l’agence de notation Scope Ratings signalait un risque de concentration dans les prêts accordés par Greensill : “Deux tiers du portefeuille de prêt de la banque proviennent d'un ensemble d'entreprises privées liées entre elles.” S’agit-il de GFG Alliance ? Difficile à confirmer.

Non coté, le groupe familial détenu par l’homme d’affaires indo-britannique Sanjeev Gupta ne publie pas ses comptes. Autrement dit, il est impossible d’évaluer sa santé financière. Des documents officiels mentionnés par le Financial Times et produits devant une cour de justice à Londres évoquent un défaut de remboursement de GFG envers Greensill, qui serait exposé selon ses avocats à hauteur de 5 milliards de dollars au groupe métallurgique.

Pourquoi Greensill dépose le bilan ? Faut-il accuser l’affacturage inversé ?

La relation entre GFG Alliance et Greensill ne se limitait pas à un simple affacturage inversé. “Dans le cas de Greensill, l’opération d’affacturage inversé reposait sur un assureur-crédit qui garantissait le débiteur. Apparemment, ce contrat d’assurance n’a pas été renouvelé. Cela a entraîné un effet domino. Le financement était fait par des fonds qui étaient chez Credit Suisse, or la documentation des fonds mentionnait que les débiteurs devaient être assurés”, observe Ludovic Sarda, président de Pytheas Capital Advisors, une entreprise spécialisée dans l’affacturage inversé collaboratif.

Pour les acteurs du secteur financier, il ne faut pas condamner le dispositif d’affacturage inversé à cause des difficultés de Greensill. “Le problème de Greensill, c’est que les acheteurs n’ont pas présenté les garanties de solvabilité. Ils n’ont pas pu assurer le paiement des créances. Il y a eu une situation d’impayé. Dans le contexte économique actuel, ce sont des opérations risquées si les acteurs ne sont pas solvables”, souligne Denis Le Bossé.

“L’opération d'affacturage est intéressante quand les acteurs sont très solvables, ajoute le président du cabinet ARC. C’est un mécanisme complexe à utiliser avec parcimonie. On peut le retrouver là où malheureusement les délais de paiement ne sont pas respectés. Pour ce qui concerne les petites entreprises, utiliser l’affacturage pour financer son besoin en trésorerie coûte très cher, étant donné qu’elles ne présentent pas la solvabilité suffisante. Le coût de l’affacturage vient bien souvent absorber la marge des PME et ETI qui l’utilisent.”

Est-ce à cause de GFG Alliance ?

GFG Alliance a-t-il plombé la crédibilité de Greensill auprès des sociétés financières ? C’est l’une des questions en suspens, comme le résume Ludovic Sarda : “Est-ce que le groupe qui a acheté ces aciéries a suffisamment de moyens financiers pour honorer ses paiements ? C’est difficile à dire sans voir les comptes. Certains estiment qu’il est un peu opaque. Comment une entreprise est-elle en capacité de reprendre des tas de sociétés qui, individuellement, ne marchaient pas bien à une certaine époque ? Comment a-t-il trouvé la recette magique ? Peut-être que la recette magique n’existe pas en fait.”

Des doutes renforcés par les dernières interventions de GFG Alliance. Si un porte-parole du groupe a affirmé à L’Usine Nouvelle qu’il disposait des financements nécessaires, dans un contexte de marché porteur grâce à une demande soutenue et à la hausse des cours des aciers et de l’aluminium, il reconnaît également des discussions en cours pour refinancer le groupe à long terme.  Le groupe de Sanjeev Gupta est en relation avec une trentaine d’institutions financières dans le monde, et affirme n'être en défaut auprès d’aucune.

Lors d’un échange avec les syndicats de son groupe au Royaume-Uni (représentant quelque 5000 salariés dans le pays), l’industriel a néanmoins reconnu une "situation difficile" qui exige "un management prudent et une accélération de [ses] plans" (de compétitivité). L’inquiétude monte sur les sites qui se savent déficitaires, comme les aciers spéciaux produits au Royaume-Uni dont la demande a plongé de 60% avec la crise que traverse le secteur aéronautique, comme l’a reconnu Sanjeev Gupta lors de sa réunion de crise avec les syndicats britanniques.

La banque du groupe, Wyelands, a quant à elle annoncé début mars le remboursement d’ici au 24 mars de tous les comptes de dépôt de ses quelque 4000 clients (épargne à terme et libre). Ces remboursements interviennent à la demande de l’autorité de régulation de la Banque d’Angleterre, la Prudentiel Regulation Authority. La banque, refinancée par Sanjeev Gupta, affirme détenir les fonds nécessaires pour assurer l’ensemble de ces remboursements, intérêts compris. Ses actionnaires viennent d'y injecter à cette fin 75 millions de livres sterling et recommandent que la banque se limite désormais au conseil financier et à la finance connectée. Une enquête du Financial Times avait montré, l’an dernier, que les fonds de la banque allaient financer les activités du groupe à travers une série de sociétés-écrans.

Quel est risque de contagion de la crise ?

La Banque centrale européenne a demandé aux banques de l'Union européenne d’évaluer leur exposition à Greensill Capital et à son principal client GFG Alliance, affirme le Financial Times. Apollo, qui envisage de reprendre en partie les activités de Greensill mais sans engagement avec la GFG Alliance, évalue également les risques. Mais les sommes en jeu ne semblent pas présenter de risque majeur de défaillances en chaîne.

Les fonds gelés par le Credit Suisse s’élèvent à 10 milliards de dollars. “C’est un épiphénomène, c’est microscopique par rapport à l’activité économique sur ces sujets-là. Même le portefeuille de Greensill est relativement faible par rapport aux portefeuilles qui sont portés par des banques”, nuance Ludovic Sarda. L’affaire a toutefois bénéficié d’une large couverture médiatique, étant donné une certaine notoriété de Greensill : l’entreprise compte parmi ses conseils l’ancien Premier ministre britannique David Cameron et elle avait réussi à séduire l’investisseur japonais SoftBank.

Denis Le Bossé imagine difficilement une telle situation se produire en France : “Nous avons des grands opérateurs très prudents, ce sont des banques prudentes.” La baisse de l’activité économique et les mesures d’aide gouvernementales ont contribué à détourner les fournisseurs de l’affacturage. “Le dispositif gouvernemental mis en place, à la fois le chômage partiel et surtout les prêts garantis par l’État (PGE), ont permis d’apporter de la trésorerie aux entreprises”, souligne l’expert.

Par Simon Chodorge et Myrtille Delamarche

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