Un numéro d’équilibriste. Lors de la présentation à la presse du rapport “pour un numérique soutenable”, publié mardi 15 décembre par l’Autorité de régulation des télécoms en France (l’Arcep), son président Sébastien Soriano s’est tenu sur un fil précaire: reconnaître l’impact inquiétant du numérique, sans toutefois remettre en cause le secteur.
“Il est difficile, et il n’est sans doute pas souhaitable, d’essayer de brider la technologie et les usages”, a ainsi défendu Sébastien Soriano face aux journalistes réunis en visioconférence pour l’écouter. Arguant des “capacités d’action”, de “la liberté”, et de la “modernisation de l’économie” qu’offre le numérique, “y compris pour des usages positifs pour l’environnement”, le haut-fonctionnaire a préféré prôner les progrès techniques et la régulation du numérique. Il entend ainsi “conjuguer le développement des usages et la réduction de l’empreinte carbone” du secteur, assure-t-il. L'exercice fait la part belle au dialogue et à la coopération, que l’Arcep résume en 11 propositions.
Inventer une régulation environnementale du numérique
Cette liste de recommandations vient couronner un travail entamé à l'été. Aux côtés d’une quarantaine de participants, plusieurs ateliers thématiques ont été organisés, traitant des pratiques commerciales, de l’obsolescence des objets numériques ou des choix et de l’organisation des réseaux numériques. Deux “grandes discussions” portaient également sur l’extension de la connectivité pour tous et la liberté de l’utilisateur. Des principes sur lesquels l’Arcep reste ancrée, comme en témoigne par exemple son opposition à la récente proposition de loi sénatoriale visant à interdire les forfaits mobiles illimités.
Aucun manque d’ambition pour autant, défend Sébastien Soriano, qui pointe que “la fantastique opportunité sur le sujet environnemental, c’est qu’il y a une envie de faire dans la société et chez les acteurs économiques”. Sans “être naïf” pour autant, l’Arcep cherche donc à comprendre comment favoriser ces ambitions chez tous les acteurs et garantir une régulation du secteur efficace pour garantir l'effectivité des engagements.
Limiter l’impact des réseaux
Au niveau de la régulation des télécoms et des réseaux qui, dans l’écosystème numérique, transfèrent les données des serveurs vers les terminaux, l’Arcep propose plusieurs principes. Au-delà de l’intégration d’indicateurs de performance environnementale à son activité traditionnelle d’évaluation de la qualité réseau, l’Arcep souhaite favoriser les technos jugées économes, comme la fibre plutôt que les câbles en cuivre de l’ADSL.
Autre point d’attention : les subventions à l’achat de téléphones neufs, dont la fabrication est la phase la plus néfaste pour le climat. Une situation face à laquelle l’Arcep reste très modérée, appelant seulement à un “suivi plus précis" de ces pratiques.
Concernant la téléphonie, l’Arcep rappelle que la 5G a été pensée pour être économe et appelle à analyser les impacts d’une potentielle extinction des réseaux les plus anciens (2G et 3G), dont les bandes fréquences pourraient être redistribuées. Conscient des critiques des défenseurs de l’environnement, qui pointent que l’augmentation de la consommation de données permise par la 5G pourrait effacer les économies d’énergies attendues par les constructeurs, Sébastien Soriano est prudent. Notant que “le secteur des télécoms a été capable d’absorber en grande partie l’effet rebond”, grâce aux progrès technologiques similaires, il appelle néanmoins à davantage d’instruments permettant d’évaluer concrètement l’impact de ces réseaux sur le climat.
Mesurer pour piloter
Si on en croit l'Arcep c'est là que le bât blesse. Certes, l’impact du numérique est connu, mais “aujourd’hui, on parle de données qui sont de grands agrégats, avec de nombreuses évaluations", estime Sébastien Soriano. Conséquence : “pour contenir l’empreinte du numérique, il faudra des chiffres précis”. Une tâche qui nécessite de regarder au-delà des réseaux pour prendre en compte les terminaux, les applications et les centres de données…
Pour cela, l’Arcep préconise la création d’une autorité publique de collecte des données, capable de parler avec tous les acteurs. Si cette dernière ne serait “pas nécessairement” l’Arcep, note Sébastien Soriano, l’autorité des télécoms pourrait avoir intérêt à prendre ce rôle alors que l’arrivée de la 5G et du edge computing devrait accentuer l’hybridation entre serveurs et télécoms.
Cette autorité pourrait aussi permettre de mieux informer les consommateurs sur les conséquences de leurs choix, tandis que l’Arcep propose enfin de renforcer les incitations pesant sur les acteurs. Par exemple, en développant des codes de bonne conduite qui pourraient ensuite s’imposer légalement sur leurs pratiques, dans une logique d’engagement contraignant. Reste à voir si cette logique du dialogue et de responsabilisation que propose l’Arcep suffira à entraîner une autolimitation des acteurs du numérique de taille suffisante pour faire mentir les prédictions alarmistes concernant l’explosion des usages du numérique et de son empreinte.



