L'Usine Nouvelle. - Pourquoi a-t-on réalisé tardivement l’impact environnemental du numérique ?
Éric Vidalenc. - Il y a une longue tendance d’externalisation des impacts environnementaux des systèmes techniques. Cela n’est pas propre au numérique. Notre système énergétique importe quasiment toutes ses énergies primaires, occultant les impacts générés. Par ailleurs, les chaînes de valeur des entreprises du numérique sont complexes et éclatées à travers le monde. Cela ne facilite pas la perception de la matérialité du secteur. Cette absence se retrouve dans la terminologie : on parle de cloud et de dématérialisation, alors qu’une facture numérisée est enregistrée physiquement quelque part.
La crise du Covid-19 conjugue hausse du trafic internet et baisse des émissions de gaz à effet de serre. De quoi relativiser cet impact ?
L’activité des transports et de l’industrie a d’abord fortement diminué, à cause du confinement. Il est donc prématuré de dire que le numérique a apporté des gains environnementaux. Ensuite, certains ont pu se connecter en urgence avec une clé 4G – une technologie qui consomme selon certaines hypothèses dix fois plus que la fibre. Et le télétravail avec son lot de visioconférences peut augmenter la consommation.
Bien moins consommatrice qu’un déplacement en avion, la visioconférence n’illustre-t-elle pas le numérique au service de l’écologie ?
Le télétravail ou la visioconférence est un peu l’exemple tarte à la crème. La différence entre consommer des litres de kérosène et quelques kilowattheures est intuitive. Sauf que l’évolution des pratiques montre que le numérique ne se substitue pas, mais s’ajoute aux déplacements physiques. Cela peut être différent demain. Il faudra alors regarder comment les pratiques se transforment. Dans une société de télétravail massif, les gens devront manger chez eux, avoir un espace dédié à chauffer. Des usages moins optimisés que des systèmes collectifs et professionnels. Des tiers-lieux à proximité du domicile, pour garder la mutualisation de l’espace tout en se déplaçant à pied ou à vélo, pourraient alors avoir un intérêt social et énergétique. Chaque sujet demande une évaluation très fine, service contre service, avec une analyse complète du cycle de vie.
Reste que les objets connectés et la puissance de calcul permettent d’optimiser des systèmes existants…
Les systèmes alimentaires, industriels, les bâtiments ou encore la mobilité peuvent être optimisés par le numérique. Mais c’est très insuffisant. Par exemple, pour respecter l’accord de Paris, il faut diviser les émissions de gaz à effet de serre (GES) par deux en dix ans. Ce n’est pas possible en optimisant des systèmes trop carbonés et inefficaces. Aujourd’hui, on stabilise peu ou prou les consommations d’énergie et les émissions de GES. Pour les réduire, il faut transformer les systèmes, puis les optimiser.
Quel sera le rôle du numérique dans cette transformation ?
L’autopartage illustre bien la puissance du numérique pour changer nos usages, car il modifie notre rapport à l’automobile. La mobilité ne passe plus par la voiture individuelle. Un équipement inutilisé 95 % du temps devient partagé par sept ou huit ménages. Cela renforce toute l’efficacité du système. Partager sa voiture avec son voisin en mettant la clé dans sa boîte aux lettres ne sera que du bricolage. Pour une évolution radicale de la mobilité partagée, le numérique est sûrement incontournable.
Qu’en est-il du système énergétique ?
Le numérique favorise une meilleure connaissance des systèmes énergétiques, plus particulièrement du réseau électrique. Notre système très centralisé se complexifie. Les dizaines de points de production deviennent des centaines de milliers. Avec des éoliennes, des panneaux solaires, des unités de méthanisation… Face à cette transformation, le numérique est très utile, notamment pour mieux gérer l’adéquation entre l’offre et la demande. Comme pour piloter en temps réel la recharge de véhicules électriques selon la production d’énergies renouvelables.
Votre livre appelle à une sobriété numérique. Qu’entendez-vous par là ?
L’idée est de s’interroger sur les besoins et les usages. On a tendance à penser que tout a vocation à être numérisé. La notion de sobriété, qui prend de l’ampleur, rappelle que ce n’est pas forcément le cas. Elle permet aussi de rentrer dans une démocratie technique, alors que l’optimisation ou la régulation délègue le sujet aux spécialistes. Parler de sobriété, c’est dire que chacun, à travers ses usages, est aussi légitime, voire pertinent, que l’expert pour dire ce qu’il en fait.
Sur quels critères distinguer l’utile de l’inutile ?
La question de l’utile est sociale, pas technique : il faut impliquer les utilisateurs finaux dans ces choix ou trouver des modes de régulation. La tarification progressive pourrait s’intéresser, plus qu’à l’effet volume, à l’usage – distinguer les consommations de nécessité de celles de confort, comme la piscine chauffée. La même logique pourrait s’appliquer pour les données, alors que la tendance actuelle est plutôt la course à l’illimité. Dans l’énergie et la mobilité, l’insouciance du sans limite a disparu. Plus personne ne parle d’adapter la ville à la voiture. L’idée, encore très partagée, qu’il faut du numérique pour tous, partout et tout le temps pourrait être remise en question. Cela émerge depuis quelques années.
Avec quelle traduction ?
On le voit d’abord dans le politique, avec les récents débats autour des écrans publicitaires dans les gares. Ensuite, il y a les régulateurs. L’Arcep [l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes] travaille sur un baromètre vert des réseaux. L’Ademe a lancé les travaux NegaOctet, sur l’évaluation environnementale des services numériques. La communauté numérique se mobilise autour du GreenIT [informatique verte]. Mais cela transpire encore assez peu vers les offres grand public. L’argument de vente des fournisseurs de terminaux est qu’un smartphone comporte trois objectifs d’appareils photo, pas qu’il sera recyclé avec des filières traçables.
Qui doit agir en priorité : les fournisseurs, les politiques, les utilisateurs ?
Nous sommes face à un problème systémique. Impossible d’appuyer sur un seul bouton. Il faut déjà rendre visible, sensible, perceptible les impacts. On ne peut pas rejeter la faute sur le seul consommateur : même quand il souhaite garder son téléphone, l’obsolescence – psychologique, logicielle, matérielle – l’en empêche. La réponse s’inscrit aussi dans des temporalités différentes. Au début du confinement et du télétravail massif, en réponse aux autorités européennes notamment, les plates-formes de vidéo à la demande ont réduit leurs débits pour soulager le réseau. Les règles d’usage d’une infrastructure en place sont donc modifiables rapidement. Mais tout de suite, le plus efficace et que chacun peut faire, c’est conserver ses équipements plutôt que les renouveler.



