Réconcilier numérique et écologie, mission impossible ?

La prise de conscience de l’empreinte environnementale du numérique met à mal la vision idéaliste d’une transition écologique dopée par le digital. Le chantier du numérique durable démarre.

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Le climat sec et frais de Luleå, en Suède, permet à Facebook d’utiliser l’air extérieur pour refroidir les milliers de serveurs de son datacenter.

Des avions cloués au sol et des milliers de télétravailleurs qui collaborent grâce à la visioconférence. La crise du Covid-19 illustre-t-elle l’intérêt du numérique pour l’environnement ? Pas si simple. Depuis quelques années, les alertes sur l’empreinte environnementale du numérique se multiplient. En 2019, le secteur était responsable de 4,2 % de la consommation d’énergies primaires et de 3,8 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans le monde. Une empreinte qui menace d’exploser sous la pression de la numérisation des économies et de l’internet des objets.

"La consommation énergétique et les émissions de GES augmentent respectivement de 9 et 8 % par an", chiffre Hugues Ferreboeuf, chef de projet pour le think tank The Shift Project. Cette croissance va à l’encontre des objectifs de réduction de nos émissions carbonées imposés par l’accord de Paris pour contenir le réchauffement climatique à 2 °C d’ici à la fin du siècle. En cause ? Une production d’équipements numériques et un volume de données échangées en plein boom. "Nous assistons à un basculement de l’informatique professionnelle vers le grand public et les terminaux – objets et télévisions connectées, smartphones – se multiplient", décrit Frédéric Bordage, le fondateur de GreenIT.fr, un collectif qui promeut l’informatique durable. Autant d’outils dont la fabrication est émissive de gaz à effet de serre et consommatrice de métaux rares et critiques, mal recyclés.

Faut-il dès lors stopper la transformation numérique de nos activités ? Pas si vite. Des smart grids aux vidéoconférences en passant par la simulation du climat, la transition écologique profite des puissances de calcul et de l’accélération de la circulation de l’information. Avec sa plate-forme cloud Darwin, par exemple, Engie relie plus de 16 GW de parcs d’énergies renouvelables dans le monde pour en améliorer les performances opérationnelles et la maintenance. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le fret routier pourrait réduire sa facture énergétique d’un quart grâce à l’optimisation numérique. "Bien sûr, nous avons une empreinte, reconnaît Luis Neves, à la tête de la Global enabling sustainability initiative (Gesi), une association d’entreprises du numérique et des télécommunications. Mais aucune autre industrie ne rend possible autant d’impacts positifs dans d’autres secteurs." Il assure que l’introduction de technologies "intelligentes" dans la mobilité, l’industrie, l’agriculture et le bâtiment pourrait permettre au numérique d’engendrer, en 2030, dix fois plus d’économies de carbone qu’il n’en émet.

L’écoconception en réponse aux usages induits

Sans compter que les acteurs du numérique agissent. Pour une question d’image bien sûr, mais aussi de porte-monnaie... "L’enjeu de la consommation énergétique prend de l’ampleur avec l’explosion exponentielle des données, juge François Sterin, le directeur de l’industrie d’OVHcloud. Le secteur a la responsabilité de fournir des solutions." Les grands hébergeurs de cloud se fournissent prioritairement en énergies renouvelables. Début 2020, Microsoft a annoncé vouloir être négatif en carbone d’ici à 2030 grâce à une fondation financée par une taxe interne. Gains énergétiques des puces, refroidissement plus économe des centres de données : le secteur innove pour contenir son impact.

Mais verdir les technos ne suffira pas. En tant qu’outil, le numérique sert à tout, y compris à optimiser l’exploitation du pétrole de schiste dans le Bassin permien (États-Unis), rappelait Greenpeace face aux annonces de Microsoft. Et son empreinte grandit. Car les progrès techniques se dissolvent dans les augmentations de volume, phénomène qualifié d’effet rebond. L’écoconception émerge en réponse aux usages induits par les produits. "Attention aux sauts technologiques, alerte Frédéric Bordage. Il faut privilégier des services numériques qui ne déclenchent pas la fabrication de nouveaux appareils. Quand la SNCF envoie la place dans le train via un SMS en 2G, elle ne pousse pas ses clients à acheter un smartphone de dernière génération."

Côté matériel, les appareils numériques seront notés, dès 2021, selon un "indice de réparabilité", évalué à partir de leur capacité à être démontés et la disponibilité des pièces détachées garanties par le constructeur. Autre bonne pratique : distinguer les mises à jour logicielles de confort de celles de sécurité afin de ne pas ralentir inutilement les appareils, propose l’association HOP (Halte à l’obsolescence programmée).

Sur ces sujets-là, l’adhésion des usagers va être clé. "Très souvent, la mobilisation des employés est plus utile que celle des informaticiens, pointe Jacques-François Marchandise, le délégué général de la Fondation d’un internet nouvelle génération (Fing). Qu’un salarié demande à moins renouveler son ordinateur, ou à avoir un smartphone peu performant, a beaucoup d’impact. Il faut jouer sur les logiques d’usage.é" Cela suppose de sensibiliser les entreprises, les salariés d’aujourd’hui et de demain. Former les futurs talents à la sobriété numérique est essentiel. La Fing y travaille avec l’association de sensibilisation des étudiants à la Tech for Good Lattitudes et l’école d’ingénieurs ITM-Atlantique.

Une nécessaire sobriété

Les régulateurs politiques prennent aussi conscience du problème. "En 2019, pour contribuer à la feuille de route Néo Terra, qui doit accompagner la transition écologique et énergétique de la région Nouvelle-Aquitaine, nous avons mené une réflexion autour de la sobriété numérique et sa construction avec les acteurs locaux", fait valoir Yann Pennec, le directeur de la délégation numérique à la région. Des groupes de travail ont été créés avec les clusters du numérique : "Nous voulons faire de l’informatique verte une spécialité. Nos entreprises y portent un vif intérêt dans une logique de guerre des talents, qui aspirent à rejoindre des boîtes ayant une dimension éthique." De plus en plus de localités veulent faire converger numérique et écologie. La Ville de Paris, par exemple, a créé son propre datacenter dans le XVIIIe arrondissement, dont une partie de l’énergie est exploitée au sein d’une boucle locale d’eau chaude alimentant le quartier.

Côté privé, certains arguent que la mutualisation des datacenters est vertueuse : mieux vaut mettre en commun ces infrastructures dans des lieux bénéficiant des dernières innovations et bien entretenus, que de multiplier les serveurs vieillissants. Une logique qui fonctionne si les datacenters mutualisés restent sobres. Et qui ne résout pas les problématiques générées par leur présence sur nos territoires. "Ces lieux réchauffent les villes, notamment en grignotant des terres qui pourraient être agricoles ou végétales, et ils peuvent engorger les réseaux électriques, car les opérateurs demandent souvent une puissance de raccordement supérieure à ce qu’ils vont tout de suite consommer", estime Cécile Diguet, la directrice du département urbanisme, aménagement et territoires de l’Institut Paris Région. La préconisation d’un rapport qu’elle a coécrit sur le sujet : que pouvoirs publics, opérateurs et énergéticiens construisent une stratégie commune d’implantation des datacenters au service des territoires, des entreprises et des habitants. Avec des expériences étrangères inspirantes. "Stockholm a créé des parcs de datacenters où elle propose du foncier grand et pas cher, avec un accès gratuit à un système de refroidissement optimisé, fait-elle valoir. En échange, les datacenters donnent leur chaleur fatale au réseau de la ville, ce qui lui permet de tenir ses objectifs en matière de réduction de l’empreinte carbone."

Ces réflexions pourraient être dopées par la remise au gouvernement, d’ici à l’été, d’une feuille de route sur le numérique durable, corédigée par le Conseil national du numérique (Cnnum) et le Haut conseil pour le climat. Elle s’attaque à la réduction de l’empreinte écologique du numérique et sa mise au service de la transition écologique, avec 50 mesures proposées. Elle sera assortie d’un avis sur les données environnementales d’intérêt général émis par le Cnnum. "Nous travaillons sur le statut juridique de ces données qui sont essentielles pour que le numérique favorise la transition écologique, souligne Annie Blandin, membre du Cnnum. Certaines sont publiques, mais d’autres créées par le privé pourraient devenir ouvertes et accessibles." Un sujet, qui comme la lutte contre l’obsolescence des logiciels, ne fait pas partie des plus consensuels.

Des outils pour une industrie plus durable

L’industrie, par exemple, sera-t-elle encline à partager ses données d’optimisation énergétique et ses bonnes pratiques en la matière ? C’est plus que souhaitable. Le numérique joue un rôle central dans l’usine 4.0 qui devra être aussi durable qu’intelligente. Au Vaudreuil (Eure), le huitième plus gros consommateur d’énergie des 130 sites de Schneider Electric, deux logiciels ont réduit de 10 % la facture d’électricité juste en optimisant la gestion des pompes à chaleur. Dans une note récente, la Fabrique de l’Industrie mettait en avant l’expérience de Vynova, qui a travaillé avec un logiciel développé par une thésarde pour optimiser l’installation d’échangeurs de chaleurs sur un site industriel. Il lui a permis, en modélisant les processus de son site de production de monochlorure de vinyle, d’économiser 8 % de la consommation d’énergie thermique totale. L’intérêt des outils numériques pour rendre l’industrie plus durable est là. Le risque d’effets pervers aussi, si la sobriété n’est pas de mise. L’intelligence artificielle, par exemple, devra être frugale pour ne faire exploser la facture énergétique en même temps que ses usages. C’est l’un des futurs chantiers du numérique durable.

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