L'Usine Nouvelle.- Un compromis est-il possible entre les syndicats réformistes et le gouvernement sur le projet de réforme des retraites?
Jean-Charles Simon.- Oui, car les positions ne sont plus si éloignées entre les syndicats réformistes comme la CFDT, la CFTC et l’Unsa et le gouvernement. La proposition de Laurent Berger de lancer une conférence de financement montre qu’on est prêt à passer à une discussion plus technique.
Quels sont les motivations de chacun derrière ses lignes rouges respectives ?
Laurent Berger ne veut pas vendre à ses troupes en même temps que la réforme universelle, une mesure d’âge pivot à 64 ans qui s’appliquerait sans distinction à tous, quel que soit le moment où chacun a commencé à travailler. C’est un sujet très important d’équité pour la CFDT qui avait d’ailleurs perdu ce combat de l’allongement en 2010 sous la réforme Fillon puis récupéré la mise sous François Hollande avec la création du dispositif pour les carrières longues. L’âge pivot à 64 ans est effectivement favorable à certaines femmes qui ont eu des carrières incomplètes qui percevront leur taux plein avant 67 ans mais il avantage aussi surtout ceux qui ont fait de longues études et débuté leur vie active à 25 ans pou plus tard. Ils pourraient partir à taux plein plus tôt qu’aujourd’hui. Pour en sortir, on pourrait imaginer un âge pivot différencié en fonction d’un âge d’entrée dans la vie active.
Du côté d’Edouard Philippe qu’est-ce qu’il est important de sauvegarder ?
La grande peur de ce gouvernement, c’est de perdre le soutien de la droite attachée à l’équilibre financier. Il faut se rappeler que dans la précédente campagne présidentielle, son candidat, François Fillon, proposait la retraite à 65 ans. Edouard Philippe ne veut pas aller contre la logique de ceux qui pensent qu’il faut travailler plus longtemps. Une combinaison de deux principes : un âge pivot corrélé à l’âge d’entrée dans la vie active pourrait être un modus vivendi pour les deux parties. Les ouvriers qui ont commencés jeunes, pourrait partir à 62 ans, voire 61 ou 60 s’ils ont eu des métiers très pénibles, les cadres et professions intellectuelles peuvent aller jusqu’à 65-66 ans. Ce qui serait très intéressant surtout c’est de faire débuter la nouvelle mesure d’âge non pas en 2022 comme c’est envisagé mais à partir de 2023, pour laisser passer la présidentielle. L’allongement n’était pas dans le programme d’Emmanuel Macron en 2017, il pourrait faire valider ce choix face aux autres candidats qui porteraient leurs propres propositions.
Qu’est-ce que la CFDT attend de cette conférence de financement selon vous ?
La seule modulation de la mesure d’âge ne sera pas suffisante. La CFDT est un syndicat attaché à la responsabilité mais aux efforts partagés. Ils se veulent des gens raisonnables attachés à l’équilibre du système mais ne voudront pas que seuls les salariés mettent au pot. C’est leur philosophie. Je l’ai constaté dans les négociations et c’est ce qui s’est passé lors de celle de l’Agirc-Arrco en 2015 où la CFDT a accepté un âge d'équilibre relevé à 63 ans (avec des exceptions pour certains salariés) mais avec une hausse des cotisations dont celles des employeurs via le taux d’appel des cotisations, mais aussi une modération des pensions avec une indexation inférieure à l'inflation. Un effort des actifs, des employeurs et des retraités c’est un "mix" qui lui convient.
L’expérience montre que la mesure d’âge de l’Agirc-Arrco n’a pas eu beaucoup d’impact sur le relèvement de l’âge effectif de départ, pourquoi ?
Parce que la mesure était assez soft : le malus de 10 % sur trois ans de la part complémentaire de la retraite n’est pas très incitatif, les gens préfèrent souvent partir dès que possible. Il faut un dispositif plus puissant ou de plus long terme sans doute pour modifier les arbitrages individuels.
Comment la conférence de financement peut-elle fonctionner avec le principe d’une loi à très court terme sur la création d’un système universel ?
On peut proposer un texte qui indique qu’il faut trouver un principe d’équilibre du financement après une discussion d’une durée de six mois. Il faut donner du temps aux parties. Car tout le monde devra faire un petit pas pour trouver la dizaine de milliards de financement qui manque. Une fois que le Medef, la CFDT, la CFTC, l’UNSA envisagent un accord, la CGT est isolée. Pour le gouvernement, ce serait plus habile de renvoyer un lâchage sur un âge pivot strict de 64 ans à une discussion entre les partenaires sociaux. Le patronat devra sans doute aussi accepter un léger relèvement des cotisations. Par exemple un relèvement des 2,8 % de cotisations des cadres au-delà de trois plafonds de la sécurité sociale, hélas... Il y a aussi la fin du remboursement de la Cades (Caisse d’amortissement de la dette sociale) en 2024 qui peut donner du mou. Et sans doute des économies à aller chercher sur les retraités actuels. Le niveau de vie relatif des retraités par rapport aux actifs est plus élevé en France qu'ailleurs.
Que pensez-vous de la stratégie du Medef ?
Le Medef est embêté par cette réforme qu'il ne demandait pas mais veut l'équilibre financier et la fin des régimes spéciaux. Je pense que le Medef aurait dû joué sa partition, avoir un discours beaucoup plus ferme. S’il avait dit: "Cela ne va pas du tout, les dépenses de retraites sont trop élevées, il faut faire baisser leur poids dans le PIB de 2 ou 3 points.", le gouvernement aurait pu jouer les intermédiaires, montrer qu’il défendait un système de répartition. Mais le Medef veut être aimé, c’est tout le problème... Surtout dans un pays aussi peu libéral que la France.



