Enquête

Retour au bureau, nouvelle répartition des jours de présentiel… Les entreprises françaises ajustent leur politique de télétravail

Cinq ans après la crise Covid, les entreprises ont désormais compris les avantages et les inconvénients du télétravail pour leur activité. Certaines parmi les plus permissives jusqu’ici cherchent à reprendre le contrôle. Mais d’autres ajustements plus favorables aux salariés ont également lieu.

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Chez Engie, les salariés vont bientôt devoir revenir un peu plus au bureau.

A partir du 2 janvier, les salariés d’Amazon devront revenir au bureau cinq jours par semaine, contre trois jours auparavant. Leur PDG, Andy Jassy, leur avait annoncé cette échéance en septembre dernier. 3M, Dell, L3Harris… Les mouvements de réduction des jours de travail hors de l'entreprise sont légion outre-Atlantique. A tel point que des salariés français ont craint un risque de contagion.

«Il y a plusieurs mois, notre directeur américain de l’ingénierie et de la technologie Ned Curic a souhaité remettre en cause le télétravail jusqu’en France, mais les choses sont rentrées dans l’ordre», illustre Benoît Vernier, délégué syndical central de la CFDT chez Stellantis, auprès de L’Usine Nouvelle. Le dialogue social tricolore et les accords qui en découlent rendent les situations difficilement comparables. «En France, le télétravail s’est installé avec la crise Covid, de manière un peu désorganisée. Désormais, les entreprises remettent de l’ordre dans leurs pratiques après s’être rendu compte des avantages et des défauts du télétravail», observe Benoît Serre, le vice-président délégué de l’Association nationale des DRH.

Protestations de salariés

Le cas de l’éditeur de jeux vidéo Ubisoft, où une grève a éclaté après une demande de la direction de revenir trois jours minimum par semaine en septembre dernier, a eu un écho retentissant. Lundi 9 décembre, une partie des salariés de trois centres d’appel de Free ont de leur côté fait grève à Paris, Marseille et Bordeaux pour protester notamment contre l’arrêt du télétravail. Mais d’autres ajustements souvent moins spectaculaires sont en cours, en particulier quand le curseur avait été poussé un peu trop loin en faveur du télétravail.

Négociés en 2021 et en 2022 pour une durée de trois ans, beaucoup d’accords d’entreprise arrivent en ce moment à expiration. Chez Engie, un nouveau texte a été signé le 2 décembre pour une durée de deux ans. Le précédent datait de 2021. Dans l’ancienne formule, les salariés disposaient de deux jours de télétravail par semaine et de 45 jours flottants sur l’année, ce qui leur permettait de faire jusqu’à trois jours de télétravail hebdomadaires. Le nouvel accord leur attribue une enveloppe mensuelle de 10 jours de télétravail, équivalant à deux jours et demi par semaine. Il entrera en vigueur à la fin de l’année scolaire 2024-2025, après une période de transition.

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Renault freine sur le télétravail

En 2022, le fabricant de fenêtres de toit Velux avait opté pour un maximum de trois jours de télétravail par semaine pour le personnel sédentaire de sa société de vente, soit environ 180 personnes. «Mais nous avons constaté des aspects négatifs : le sentiment d’appartenance à l’entreprise se délitait, l’accueil des nouveaux arrivants était un peu plus compliqué et le travail en commun sur des projets fonctionnait mieux en présentiel», indique Timothée Chauveau, responsable des ressources humaines senior chez Velux. En juin, l’entreprise a donc annoncé une modification à compter du 1er janvier 2025 de sa charte sur le télétravail, pour aboutir à une alternance de semaines de deux et de trois jours de télétravail.

Un coup de frein sur le télétravail est aussi pressenti chez Renault, où un accord est actuellement soumis à signature. Celle-ci devrait intervenir d'ici la fin de l'année, pour une entrée en vigueur du texte au 1er septembre 2025. Jusqu’ici, les salariés pouvaient avoir jusqu’à trois jours de télétravail par semaine, plus une enveloppe de 35 jours par an. Ce sera bientôt deux jours par semaine, avec une enveloppe inchangée. L’entreprise souhaite instaurer une formule plus équilibrée pour favoriser les moments de partage, de cohésion d’équipe et de créativité. Le projet d'accord étend tout de même le télétravail à certains sites du groupe qui n’en bénéficiaient pas auparavant, notamment les usines de Maubeuge et de Ruitz du pôle ElectriCity d’Ampere. Sur ces sites, certains salariés auront droit à une enveloppe de 50 jours de télétravail par an.

Des aménagements spécifiques pour les aidants

Dans son dernier accord entré en vigueur le 1er juillet dernier, l’assureur Axa a lui précisé que les deux jours de présence sur site par semaine étaient «un minimum» pour donner plus de latitude à ses managers. L’accord prévoit en outre un accès au télétravail progressif pour les nouvelles recrues afin de favoriser leur montée en compétence lors de leur prise de poste.

Engie, Velux, Renault… Ces trois entreprises ont par ailleurs ajouté dans leurs nouvelles règles des aménagements spécifiques pour certaines catégories de salariés qui peuvent avoir besoin de plus de télétravail. Chez Engie, la nouveauté porte sur les proches aidants, comme chez Velux, en plus des femmes enceintes et des personnes en situation de handicap. Du côté de Renault, les aidants peuvent aussi bénéficier de ces aménagements, tout comme les familles monoparentales.

Engie et Velux ont en outre pris des mesures pour organiser la présence sur site des salariés. Ceux de Velux doivent par exemple être forcément en présentiel le lundi ou le vendredi. De manière générale, il s’agit d’éviter l’engorgement des bureaux en flex office, des salles de réunion, du restaurant d’entreprise ou même des ascenseurs. Depuis le premier semestre 2024, L’Oréal demande aussi à ses salariés de ne pas passer plus de deux vendredis par mois en télétravail.

Des mouvements plus subtils dans les entreprises

Certaines initiatives de retour au bureau sont plus subtiles et ne découlent pas de nouveaux accords. Chez Stellantis, Benoît Vernier observe des demandes très localisées pour que des équipes reviennent davantage en présentiel, notamment pour travailler sur des projets, sans remise en cause de l’accord existant. «Il n’y a pas de changement de notre approche du télétravail qui propose des modes d’organisation flexibles. Nous l’appréhendons avec pragmatisme en fonction de nos besoins. Les changements locaux répondent tout à fait à cette philosophie», considère Aude Blanc, la DRH France du constructeur.

Dans les entreprises où le recours au télétravail était moins important, les ajustements se font parfois dans l'autre sens. Les syndicats d’Airbus se félicitent plutôt d’un accord, en vigueur depuis septembre, qui apporte davantage de souplesse et retire certains désagréments. Et ce malgré «certains managers qui aimeraient que les salariés n’aient plus de télétravail, estime Florent Veletchy, coordinateur de la CFTC au niveau du groupe. Pour produire nos volumes, nous mettons plus de temps qu’avant avec plus de personnes. Je ne pense pas que ce soit la faute du télétravail mais c’est peut-être ce que certains managers ont en tête.»

Le télétravail est devenu un facteur d'attractivité majeur

Le précédent accord impliquait trois jours de présence sur site par semaine. Avec un jour de congé, férié ou de déplacement, la possibilité de faire du télétravail se limitait donc à un jour par semaine. Ce n’est plus le cas avec les nouvelles règles qui permettent de télétravailler en moyenne deux jours par semaine sur un mois. Le nouvel accord permet aussi de faire des demi-journées de télétravail, augmente le télétravail occasionnel de 15 à 30 jours par an et comprend la possibilité de télétravailler depuis un autre lieu que le domicile principal en France.

Chez Saint-Gobain, le télétravail s’applique avec une moyenne annuelle de deux jours par semaine depuis un accord sur la qualité de vie au travail de 2018. «Le comité des DRH du groupe fait un point chaque année sur cet accord. Nous nous sommes posé la question à plusieurs reprises de le faire évoluer, mais aujourd’hui nous en faisons une analyse positive, notamment parce que la balance penche plutôt du côté de la présence physique que du travail à distance», considère Régis Blugeon, le DRH de Saint-Gobain en France qui dirige également les affaires sociales au niveau du groupe. Selon lui, «le télétravail contribue» aussi à l’engagement des salariés du spécialiste des matériaux. «Etant donné la guerre des talents dans le recrutement, nous aurions tort de nous priver de cet argument», complète-t-il.

De fait, le télétravail est devenu un élément d’attractivité majeur pour de nombreuses entreprises. Selon une étude de l’Apec, réalisée auprès de 1000 cadres et publiée en mars, près de 70% des cadres pratiquant le télétravail seraient mécontents si on réduisait leur nombre de jours de télétravail. Un quart chercherait même à changer d’entreprise, 45% si on supprimait complètement leur accès au télétravail. Enfin, une autre raison complique un retour au bureau de grande ampleur en France : le choix de certaines directions de réduire leur empreinte immobilière. Toutes les entreprises ne disposent plus d’un bureau par salarié.

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