Entretien

"Raccourcir les délais d’implantation des usines est un non-sens", estime Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT

La secrétaire générale de la CGT Sophie Binet présente à L’Usine Nouvelle la stratégie de son syndicat sur la transition verte et ses attentes pour la rentrée sociale.

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Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), au siège du syndicat, en interview le 21 août.

L'Usine Nouvelle. - La réindustrialisation, avec le plan France 2030 et le projet de loi industrie verte, est une priorité du gouvernement. Approuvez-vous les leviers de son action ?

Sophie Binet. - La réindustrialisation est au cœur des annonces, mais ses résultats concrets sont marginaux. La politique industrielle d’Emmanuel Macron n’a pas de cap et revient seulement à s’aligner sur l’intérêt et les besoins des multinationales. Cette politique a deux piliers : baisser le coût du travail ou plutôt le prix du travail, en multipliant les cadeaux en direction des entreprises à travers des aides directes, des exonérations sociales et fiscales. Le montant des aides publiques aux entreprises, c’est 160 à 200 milliards d’euros par an, soit un tiers du budget de l’État environ. 

S’il peut être légitime de soutenir les entreprises, ces aides doivent être ciblées, entre autres, vers les plus exposées à la concurrence et celles qui ne distribuent pas de dividendes, en plus d’être conditionnées. Ces dernières années, Sanofi a bénéficié pleinement du crédit d’impôt recherche tout en supprimant la moitié des postes de chercheurs. Les salariés du fabricant de cloisons Clestra, près de Strasbourg, où je suis allée récemment, s’inquiètent des perspectives après une reprise de leur entreprise assistée d’une aide publique de 4 millions d’euros. L’État ne se fait pas respecter. Dans ces situations, il faut forcer l’actionnaire à se mettre autour d’une table et prévoir un remboursement des aides en cas de non-respect des engagements. 

Quel est l’autre pilier que vous contestez ?

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Le fonctionnement des comités de filière du Conseil national de l’industrie. La politique industrielle ne peut se résumer à 19 comités pilotés par les grands groupes et massivement alimentés par l’argent public. D’autant que dans la situation actuelle, nous avons énormément de mal à faire progresser nos contre-projets. Nous en avons construit un, par exemple, dans l’imagerie médicale avec des salariés de Thales et des collectivités pour créer un centre national de prototypage et d’industrialisation, mais nous n’arrivons pas à boucler son tour de table, alors qu’il ne nous manque que 10 millions d’euros.

Que pensez-vous du projet de loi industrie verte ?

Il nous met en colère car il s’agit d’accélérer l’ouverture de sites industriels au mépris des normes environnementales. Les agents du ministère de la Transition écologique avaient déjà de moins en moins de temps et de moyens pour examiner les demandes. Raccourcir les délais d’implantation des usines ne va pas améliorer les choses, bien au contraire. C’est un non-sens au moment où les enjeux environnementaux, notamment sur la gestion de l’eau, sont centraux !

L’accélération des procédures administratives n’est-elle pas nécessaire pour que la France reste attractive à l’échelle internationale ?

Les enjeux sont trop sérieux pour ne pas prendre le temps de ces procédures. Nous n’avons pas de fétichisme sur les délais. Mais pour les réduire tout en instruisant sérieusement les dossiers, il faudrait augmenter les effectifs du ministère de la Transition écologique.

Selon vous, comment fixer un meilleur cap à la politique industrielle française ?

Il faut une vraie revue des aides publiques pour les évaluer, les redimensionner et conditionner toute attribution d’aide publique à un avis conforme du Comité social et environnemental (CSE). Mais il n’y a aucune volonté politique pour mettre en place cette proposition simple qui redonnerait du pouvoir aux représentants du personnel, les plus à même de jauger de leur bonne utilisation. Nous avons aussi besoin d’une stratégie européenne forte pour rehausser le niveau des normes sociales et environnementales, car l’Europe reste la première destination des délocalisations. Cela doit s’accompagner de barrières douanières à l’entrée de l’Europe pour respecter ces normes.

Certains industriels s’inquiètent de l’effet de la future taxe carbone aux frontières...

Il faut taxer non seulement les matières premières mais aussi les produits manufacturés. Nous ne sommes plus dans une économie coloniale, les pays émergents savent assembler. En parallèle, nous devons renforcer l’aide au développement pour éviter d’augmenter les tensions géopolitiques Nord-Sud sur le règlement de la facture de la transition écologique.

Le secteur automobile est confronté à de grandes mutations. Comment limiter la casse sociale ?

En tant qu’actionnaire de Renault, l’État est très bien placé pour avoir une politique industrielle sur l’automobile. Renault et Stellantis bénéficient largement des aides publiques. L’achat de véhicules est subventionné à travers les aides à la casse ou le bonus écologique. Pourtant, il n’y a aucune pression sur eux.

Aujourd’hui, les giga-usines de batteries et les usines de production d’automobiles électriques restent marginales chez les constructeurs français. Mais on les laisse mener leur travail d’optimisation des coûts. En attendant, un plan social majeur est en cours chez ces donneurs d’ordres et encore plus chez leurs sous-traitants. Les fonderies sont en train de fermer, le site de Renault Flins est menacé... Et on fabrique déjà deux fois moins de véhicules en France que l’on n’en achète.

Quelles actions mener au-delà du seul cas de l’automobile ?

Il faut une GEPC [Gestion prévisionnelle des emplois et des compétences] dans chaque filière, ce qui est loin d’être le cas. Nous proposons de créer une sécurité sociale professionnelle et environnementale, financée par les cotisations, qui garantirait le reclassement d’un salarié affecté par la transition écologique dans sa branche professionnelle et sa zone géographique. Cela détendrait complètement le débat sur la transformation environnementale des entreprises, responsabiliserait les donneurs d’ordres vis-à-vis des sous-traitants et éviterait des reconversions trop violentes.

Vous portez résolument le sujet de la transformation environnementale, est-ce une ambition partagée au sein de la CGT ?

Au congrès, nous avons eu des débats sur les contradictions entre le social et l’environnemental. Il faut se le dire : il y a des contradictions. La sécurité sociale professionnelle est un moyen de les dépasser. Si on dit aux salariés : il faut arrêter le diesel, débrouillez-vous et allez travailler chez Amazon, c’est normal que cela coince.

La CGT a lancé un «plan syndical pour l’environnement» en juillet...

Le sujet n’est pas pris à sa juste mesure par les dirigeants. Dans les jets et les bureaux des patrons du CAC 40, il y a la climatisation. L’ouvrier du BTP perçoit, lui, très concrètement le réchauffement climatique car il peine à dormir avec la chaleur et travaille en extérieur sous des températures élevées.

Ce plan vise à prendre en compte l’enjeu environnemental dans les entreprises comme dans les branches, avec des salariés qui portent des projets de transformation de l’outil productif. Nous avons déjà fait émerger des propositions dans la filière du verre et de la céramique par exemple. Nous menons d’autres actions comme dans les Bouches-du-Rhône, avec un projet de méthanation [production de gaz à partir de bois usé] pour reconvertir la centrale à charbon de Gardanne.

Vous plaidez par ailleurs pour le renforcement de la place des salariés dans la stratégie des entreprises...

Aujourd’hui, les salariés ne sont que des passagers clandestins sur les enjeux stratégiques. Ils sont entrés dans les conseils d’administration sur un strapontin, en nombre trop restreint et dans trop peu d’entreprises. Nous voulons que les salariés pèsent pour 50% au sein de ces conseils. Dans de multiples d’endroits déjà, les syndicats et les salariés portent des projets stratégiques de transformation. J’ai parlé de Gardanne, mais il y a aussi le cas du sous-traitant ferroviaire Valdunes dont le savoir-faire est abandonné par son actionnaire chinois.

Quels sont les thèmes que la CGT veut porter en cette rentrée ?

Pour nous, la question des retraites n’est pas terminée, car la réforme s’applique depuis le 1er septembre. Dans l’industrie, beaucoup d’emplois sont pénibles et le report de deux ans de l’âge d’ouverture des droits va poser des problèmes. Cela pose la question de l’emploi des seniors, sur laquelle une négociation devrait s’ouvrir avec le patronat. Nous proposons un dispositif de temps partiel seniors cotisé à temps plein qui puisse être de droit à la demande du salarié. Nous souhaitons aussi réglementer les licenciements de seniors, en allant jusqu’à interdire les ruptures conventionnelles collectives pour eux.

Avez-vous d’autres points d’attention ?

Oui. La négociation sur le régime de retraite complémentaire des salariés du privé Agirc-Arrco est très importante. Nous voulons empêcher l’État de se servir dans nos caisses pour financer ses politiques. Le sujet de l’assurance-chômage s’annonce par ailleurs très compliqué, car nous avons reçu une lettre de cadrage très contraignante : soit nous faisons la réforme du gouvernement, soit nous n’en faisons pas... Nous espérons enfin une ouverture sur la révision des ordonnances travail, car c’est désormais mission impossible d’être représentant du personnel. Enfin, il y a la question des salaires.

La productivité a baissé ces dernières années en France. C’est une menace sur la hausse des salaires à moyen terme. Comment y remédier ?

La réponse, c’est la formation professionnelle et initiale. Nous tirons le signal d’alarme depuis des années. Au vu des ruptures numériques et écologiques, si on ne met pas le paquet sur la formation, nous allons devenir une économie de seconde zone.

Nous sommes encore loin de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Que faut-il faire de plus ?

Nous avons des lois, mais les sanctions sont inexistantes. C’est d’une hypocrisie totale. L’index égalité professionnelle est une farce, toutes les entreprises ont une bonne note. Il y a tellement de biais dans cet index qu’une entreprise qui n’a pas une bonne note devrait changer de DRH. Nous avons cependant obtenu une victoire au niveau européen avec l’adoption d’une directive sur la transparence des salaires qui devrait amener le gouvernement à modifier l’index. 

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