Arrivé en France en juin 2017 du Mali, Demba*, aujourd’hui âgé de 30 ans, n’a jamais cessé de travailler, mais a toujours été employé sous alias, c’est-à-dire avec les papiers d'une personne en situation régulière. Après avoir travaillé à temps partiel pendant un an dans le nettoyage pour moins de 500 euros par mois, il a enchaîné les missions dans le bâtiment avec une société d’intérim. Il se souvient notamment avoir «monté des fenêtres de 130 kilos jusqu’au sixième étage avec trois autres personnes », effectué des journées de 18 heures transport compris pour aller faire de la maçonnerie à l’autre bout de l’île-de-France, ou encore avoir construit des échafaudages en sous-sol sur les Champs Élysées.
Une entreprise de fonderie où environ 10% des effectifs seraient des sans-papiers
Demba trouve ensuite, toujours via une société d’intérim, un emploi dans un groupe industriel spécialisé dans la fonderie où il reste pendant près de cinq ans : «J’ai effectué toutes sortes de tâches, notamment l’assemblage de plaques d’égouts en fonte», détaille-t-il. A plusieurs reprises, son chef d’atelier lui propose un CDI mais il refuse, par peur d’être renvoyé si sa situation irrégulière est exposée, du fait des nombreux papiers demandés pour être embauché. C’est ce qui arrivé à l’un de ses anciens collègues, qui travaillait avec les papiers de son cousin : «Il a accepté un CDI et quand la DRH a découvert qu’il travaillait sous alias il a perdu immédiatement son travail». Pourtant Demba en est convaincu, son ancien employeur savait pertinemment qu’il n’avait pas de papiers : «Qui d’autre, en cinq ans de travail, n’aurait jamais d’arrêt maladie, ne rentrerait pas une seule fois dans son pays et ne déclarerait pas un accident de travail ?» interroge-t-il.
Comme lui «50 à 60 sans-papiers» travailleraient dans cette fonderie, soit environ 10% des effectifs de l’entreprise. Le Malien Aboubacar Dembélé, militant au sein du collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), dit avoir rencontré «une trentaine d’entre eux» en vue d’une mobilisation qui n’a pas encore pu être organisée du fait de la multiplication des piquets de grève ces derniers mois : «C’est la première fois que je vois des sans-papiers employés dans ce type de structure car ce sont des tâches très difficiles et parfois dangereuses. Certains ne parlent même pas français. Cela montre que l’employeur a du mal à recruter», pointe celui qui est aussi porte-parole des grévistes sans-papiers Chronopost d’Alfortville.
Les sans-papiers de cette fonderie qu’Aboubacar Dembélé a rencontrés ont tous été recrutés via une société d’intérim, mais travaillent dans l’entreprise depuis plusieurs années : «Leur employeur sait parfaitement qu’ils sont sans-papiers mais le jour où certains d’entre eux sont passés aux aveux pour tenter de se régulariser, ils ont été renvoyés», confirme le militant, lui-même en cours de régularisation à l’issue d’une grève de 15 mois contre Chronopost. A défaut de mobilisation, les travailleurs sans-papiers de la fonderie ont essayé d’obtenir du soutien auprès d'un syndicatdu département, mais sans succès. Demba, obligé d'abonner son alias à la demande de celui qui le lui avait prêté, a dû changer d’employeur. Sa société d’intérim l’a envoyé dans une autre fonderie de la région, où il fabrique des lingots. Mais malgré plus de «soixante mois» de fiches de paie, la régularisation a tout d’un lointain rêve.

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Vivre dans la peur de l'expulsion
En France depuis bientôt 7 ans, Boubacar* a lui aussi connu plusieurs vies professionnelles mais se dit aujourd’hui «sans espoir pour l’avenir». Ce Malien de 30 ans a fait une première demande de régularisation en 2020, après avoir travaillé pendant trois ans dans la restauration. Bien qu’il ait alors le soutien de son employeur et 24 mois de fiches de paie, sa demande est rejetée par la préfecture. Malgré la déception, l’ancien étudiant en philosophie rebondit rapidement. Pendant trois ans, il travaille en intérim comme agent de propreté pour un sous-traitant de la SNCF, sillonnant la France pour ramasser les déchets des voyageurs. Au cours de ces trois années, le renvoi d’un de ses collègues, qui avait effectué des démarches auprès de son employeur pour obtenir son appui en vue de sa régularisation, le dissuade de révéler sa situation. Pire, à la faveur d’un changement de prestataire par la SNCF, il n’est pas gardé : «Le nouveau sous-traitant a proposé de reprendre les anciens et leur a offert un CDI, ce qui a éliminé de fait ceux qui travaillaient sous alias et n’avaient donc pas de papiers», explique-t-il. Aujourd’hui sans travail, il confie vivre «dans la peur permanente de l’OQTF (obligation de quitter le territoire français, ndlr)».
Parfois, heureusement, les employeurs jouent le jeu. C’est la chance qu’a eue le Malien Doums*, 38 ans, en France depuis 2015. Après avoir travaillé «au noir» pendant plus d’un an dans la restauration et la propreté, puis sous alias dans l'intérim, il rencontre son employeur actuel fin 2017, une entreprise de logistique et de nettoyage qui intervient sur les chantiers de BTP : «Après une période d’essai où j’ai travaillé sous alias, j’ai choisi d’être franc avec mon employeur. Il a accepté de me faire un premier contrat de six mois à mon nom, puis un CDI, tout en effectuant des démarches auprès de la préfecture», explique Doums, qui a entrepris ses premières démarches de régularisation à partir de 2021. Mais il vient seulement d’obtenir un premier titre de séjour.
* Les prénoms ont été changés



