«Dans la livraison express, les Français ne tiennent pas plus de deux ou trois jours», témoigne Paul, sans-papiers

[Ces sans-papiers qui font tourner l’économie 2/4] Après le rejet, le 11 décembre, de son texte sur l'immigration, le gouvernement réussira-t-il à conserver, dans une prochaine version, les mesures facilitant la régularisation des sans-papiers occupant certains métiers ? L’Usine Nouvelle s’intéresse à ces travailleurs sans-papiers qui font tourner l’économie française. Paul* est Ivoirien, débouté du droit d’asile et depuis bientôt 4 ans en France. Depuis un an et demi, il travaille pour un sous-traitant de Chronopost, et c’est loin d’être son premier job.

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Le 5 décembre, la justice a estimé que le groupe La Poste avait manqué à son devoir de vigilance en laissant ses filiales, dont Chronopost, recourir à des sous-traitants employant des sans-papiers.

Le coup de fil stressé du livreur qui prévient de son arrivée imminente, sa demande pressante à son client pour qu'il vienne récupérer le colis en bas de l’immeuble, la déception, parfois, de devoir aller retirer son paquet à la Poste car le livreur n’a pas sonné ou a déjà quitté le secteur car vous avez mis 5 minutes à répondre... Chacun a vécu ce type d'expériences avec Chronopost, mais peu connaissent l’envers du décor.

Pour livrer dans les temps nos millions d’achats réalisés sur internet, des milliers de livreurs, salariés par des sous-traitants de Chronopost, parcourent chaque jour à un rythme effréné nos métropoles. Parmi eux, une écrasante majorité d’étrangers dont certains sont sans papiers. Le 5 décembre, le groupe La Poste a été condamné par le tribunal judiciaire de Paris au nom de son devoir de vigilance, pour ne pas été suffisamment vigilante sur l'emploi de sans-papiers par les sous-traitants de ses filiales, dont Chronopost. Paul*, Ivoirien, est l’un d’eux. Nous le rencontrons après son travail, à 14 heures, dans un café parisien.

Deux minutes pour livrer un client

Arrivé en 2019 en France, en bateau depuis le Maroc et via l’Espagne, Paul travaille de 6 heures du matin à 13 heures, en opérant sur une zone qui couvre la moitié d’une grande ville de la banlieue parisienne. «C’est simple, il faut livrer de 80 à 100 clients dans la matinée. Donc en gros, nous avons deux minutes par client, pas plus. Il faut être très rapide, connaître les adresses de son secteur à fond», témoigne ce trentenaire toujours souriant. Selon lui, les Français se comptent sur les doigts d’une main dans ce métier et sur sa zone. «Certains viennent parfois mais ils ne tiennent pas plus de deux ou trois jours. Il n’y a que des étrangers, en général francophones car sinon ils ne s’en sortent pas : des Sénégalais, des Maliens, des Marocains, des Algériens…»

Paul a un CDI, des fiches de paie, mais n’a officiellement pas le droit de résider ni de travailler en France. Cet ancien militaire, affilié au camp de l’ancien président Laurent Gbagbo, a été débouté du droit d’asile d'abord par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), puis en appel par Cour nationale du droit d’asile (CNDA).

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Embauché il y a un an par un compatriote qui possède une petite société de transport contractante de Chronopost, il veut croire à la promesse de son employeur de l’aider à obtenir une régularisation par le travail. Entre-temps, il a «acheté» pour 300 euros auprès d’intermédiaires un faux titre de séjour d’un autre pays européen. Une solution qu’il sait illusoire. «Je ne rêve que de le déchirer mais en attendant, il faut bien que je travaille pour survivre. D’ailleurs, je n’ai jamais cessé de travaillé depuis que je suis en France.»

Refus du préfet

Chez son employeur actuel, s’il a commencé par les tournées, il est vite monté en grade. Chef d’une équipe de quatre personnes, il arrive au dépôt très tôt pour s’assurer de la qualité du tri effectué par d’autres travailleurs qui arrivent eux à 3 heures du matin, puis organise les tournées. Il reste en contact constant avec les chauffeurs du terrain pour les assister, prévenir de leur arrivée, régler les problèmes avec les clients lorsque les situations s’enveniment ou pour remplacer au pied levé un livreur tombé malade.

Avant d’arriver en région parisienne, après l’Espagne où il n’a fait que passer via l’île de Fuerteventura, Barcelone, puis Bilbao, il est resté près de deux ans dans une grande ville du sud de la France. En attendant la décision sur son asile, il réalisait de menus travaux de bricolage, jardinage, maçonnerie, réglé en chèques emploi-service ou au noir. Il a ensuite travaillé officiellement, pendant un an, dans un hôtel comme veilleur de nuit et homme à tout-faire. Les demandeurs d’asile ont en effet le droit d’être embauchés au bout de 6 mois après le dépôt de leur demande, si leur employeur démontre - après avoir passé des annonces à Pôle emploi - qu’il n’a pas trouvé de nationaux pour occuper le poste. Le propriétaire de l’hôtel, ravi du travail de Paul, affable, débrouillard, bricoleur, a réalisé des démarches auprès de la préfecture pour le faire régulariser. «Je faisais un travail impeccable, il voulait me garder», explique-t-il. Refus du préfet. Exposé à des sanctions après ce rejet officiel, son employeur a été obligé de le licencier. C’est suite à cet échec que Paul a rallié la région parisienne, pour dégoter au bout de trois mois par bouche à oreille, ce travail dans la messagerie express.

La loi immigration, une inconnue

Il ne s’estime pas maltraité par son employeur. Le travail est dur, 6 jours sur 7, de 6 heures à 13 heures, mais son employeur est réglo et lui accorde les congés règlementaires. Il touche 1500 euros net par mois, envoie 400 euros à sa famille restée à Abidjan, sa femme et ses trois enfants, dont une petite fille de trois ans qu’il n’a pas vu naître. Il dépense 500 euros pour son loyer, le reste est pour vivre et économisé.

C’est sa quatrième année sur le territoire français. La loi immigration, il ne sait pas ce qu’elle propose, ni ce qu’elle changera à sa vie. Il a débuté des démarches avec le soutien de la Cimade pour tenter d’obtenir une régularisation par le travail. «Quand j’aurai des papiers, je monterai une petite société de logistique et je ferai venir ma famille. Ma priorité, c’est les papiers, car à tout moment, je peux me faire arrêter.» Pour l’instant, Paul n’a jamais reçu d’obligation de quitter le territoire français (OQTF).

Le 25 décembre, si tous les cadeaux de Noël seront bien sous le sapin, ce sera en partie grâce à lui et à ses compagnons.

* Le prénom a été changé.

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