Total, déjà à la peine dans l’opinion publique, crée désormais des remous au sein des écoles d’ingénieurs. En juin 2019, la nomination du pétrolier comme parrain de la promotion 2022 de Télécom Paris a été vivement contestée par les étudiants, qui estimaient ce choix contraire à leurs convictions environnementales. "Une pétition a circulé sous l’impulsion d’élèves et d’enseignants, mais la direction nous a informés qu’il était trop tard pour revenir sur ce partenariat", confie une étudiante de seconde année. Pour éteindre l’incendie, l’école a rencontré les associations et le bureau des élèves. "Nous avons insisté sur l’importance d’aider nos partenaires à se transformer, de montrer que Total, ce n’est pas que du pétrole, mais aussi de la datascience et de l’intelligence artificielle", révèle Sylvain Lamblot, le directeur du développement et des partenariats de l’école, qui affirme que tout est rentré dans l’ordre.
Ce désaccord symbolise une inversion du rapport de force entre employeurs et ingénieurs. Aujourd’hui, s’ils ne se reconnaissent pas dans les valeurs d’une entreprise, ces derniers n’hésitent pas à la boycotter.
C’est le cas d’Alexandre Partouche, étudiant aux Arts et Métiers actuellement en année de césure. "Malgré sa campagne de greenwashing, je ne pourrais pas aller chez Total", assure-t-il. Une attitude partagée par Romain Olla, étudiant à Centrale Nantes et ancien stagiaire chez Vinci. "Je ne pourrai retourner dans ce groupe que s’il intègre le capital social et naturel dans son modèle économique", soutient celui qui est engagé dans le collectif Pour un réveil écologique, à l’origine d’un manifeste signé par 32 000 étudiants issus des plus grandes écoles, qui appelle les entreprises à remettre en cause leur modèle devant l’urgence climatique.
Après avoir interpellé les sociétés sur leurs engagements lors des Rencontres des entrepreneurs de France, organisées par le Medef en août, Pour un réveil écologique a soumis une centaine d’entreprises – parmi lesquelles Airbus, Amazon, Dassault, Engie et Total – à un questionnaire sur leur politique environnementale. Comptabilité carbone, impact des activités sur la biodiversité, les questions ne laissent aucune place à l’approximation. Les réponses des industriels ont été publiées sur le site internet du collectif début novembre, ainsi que le nom de ceux qui n’ont pas donné suite. Un "kit" dont l’objectif est d’aider les jeunes ingénieurs à différencier les sociétés véritablement engagées sur le sujet et celles qui se cachent derrière du greenwashing.
Faire bouger les choses, s’impliquer ou tout plaquer
Si des ingénieurs refusent de collaborer avec certains employeurs, d’autres ont une vision plus nuancée. Diplômée de Centrale Nantes en octobre, Clémence Pétillion est aujourd’hui salariée de Decathlon. "On me demande souvent comment je peux bosser pour une boîte qui vend des sacs à dos à deux euros, rappelle celle qui développe un vélo écoresponsable. Mon rôle, c’est justement d’expliquer à mes collègues que dans la conception d’une selle de vélo, il faut aussi penser la recyclabilité des matériaux." Cette envie de faire bouger les lignes part d’un constat : si les convaincus de la nécessité de la transition écologique refusent d’intégrer les entreprises, le changement n’interviendra jamais. "Total ne va pas disparaître, prévient Julie Keisler, étudiante à Télécom Paris. Si l’on veut que les entreprises s’engagent pour le climat, c’est à nous d’amorcer les choses."
L’implication de ces élèves ingénieurs sur le climat passe avant tout par des associations internes ou externes à l’école. Romain Olla est à l’origine de Together for earth, dont le but est de créer des synergies entre des associations environnementales étudiantes et locales. En quête de sens, d’autres optent pour des stages ou des formations sur les questions de l’énergie et du climat. À Budapest, en Hongrie, le laboratoire et centre de recherche et d’expérimentation "décroissant" Cargonomia accueille de plus en plus de stagiaires issus des grandes écoles françaises. Cofondé par l’ingénieur bisontin Vincent Liegey, il s’inscrit dans un écosystème pour expérimenter la réappropriation des territoires et l’économie circulaire. L’engagement est multiple : récolte de légumes bio dans une ferme partenaire, conception d’un vélo pour acheminer ces produits aux habitants, reverdissement d’un parking. "Pour être un ingénieur épanoui, il me faut cette diversité, entre travail physique, collectif, social et intellectuel", argumente Alexandre Partouche, passé par Cargonomia en 2019.
Au château de Forges (Seine-et-Marne), le Campus de la transition propose aux jeunes diplômés un T-Camp de deux mois axé sur le changement climatique et sur les modèles alternatifs de croissance. Au programme : cours théoriques sur le climat et sur la gouvernance partagée, ateliers de permaculture… Plusieurs ingénieurs, notamment Florine Ollivier-Henry, ancienne de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (Isae-SupAero), ont pris part à la première édition du T-Camp : "Ce stage a solidifié mes convictions et m’a rassuré sur le fait qu’il n’y a pas que la voie des grandes entreprises pour un ingénieur."
Une refonte des programmes d’enseignement
Un chemin alternatif, qui s’emprunte parfois en couple, comme un projet de vie. Diplômés de l’École nationale supérieure en génie des systèmes et de l’innovation (ENSGSI), à Nancy (Meurthe-et-Moselle), Antoine et Manon aspirent désormais à un mode de vie autonome et résilient. "La crise de Gilets jaunes et la déforestation en Amazonie ont servi de déclic. Je veux aider la société, générer de l’intelligence collective au profit de notre planète", précise Antoine. Ils projettent de s’installer à la campagne et de travailler avec la mairie d’un village pour mettre en place de la récupération d’objets ou un verger coopératif.
Face à l’urgence de la crise environnementale, la responsabilité des écoles est également pointée du doigt. En mars 2019, une étude de The Shift Project, un think tank français qui œuvre pour une "décarbonation" de l’économie, révélait que 76 % des formations post-bac ne proposaient aucun cours abordant les enjeux climatiques et énergétiques. À peine meilleures, seules 26 % des écoles d’ingénieurs dispensent un cours obligatoire. Un reproche corroboré par les étudiants, qui regrettent que les enseignements sur cette thématique se cantonnent à des options. " À la fin de notre formation, nous devrions tous connaître les chiffres du dernier rapport du Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ndlr]", estime Romain Olla. Une proposition de loi portée par les députés écologistes Matthieu Orphelin et Delphine Batho et par Cédric Villani (LREM) vise à rendre obligatoire l’enseignement des enjeux liés au dérèglement climatique dans les formations post-bac.
Le 19 décembre, une coalition d’organisations de jeunesse – impliquant notamment la Fédération des associations générales étudiantes, le mouvement Together for earth, le Forum français de la jeunesse, l’association La Bascule et le collectif Pour un réveil écologique – a organisé une journée de conférences intitulée "Make our lessons green again" à l’École normale supérieure, à Paris, pour apporter son soutien à cette loi.
Si beaucoup de chemin reste à parcourir, un changement s’est amorcé au sein des écoles. "Il y a une réelle demande des élèves, qui créent dans les départements des groupes sur la transition, mais aussi des enseignants et des entreprises", explique Christian Olagnon, directeur de la formation à l’Institut national des sciences appliquées (Insa) Lyon, qui a voté fin 2019 un remaniement des enseignements autour de deux axes, le numérique et le développement durable. L’évolution demeure plus complexe pour les écoles spécialisées, qui jonglent entre l’impératif de former des ingénieurs bons techniquement et initiés aux enjeux environnementaux. Les deux sont-ils forcément incompatibles ?
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