L’arrivée du groupe pétrolier Total sur le campus de Polytechnique, au cœur du plateau de Saclay (Essonne), ne passe pas. Une partie des élèves manifeste son inquiétude face à ce projet, qui contient deux volets : la construction d’un bâtiment qui accueillera la direction Recherche et innovation de Total et le financement d’une chaire de recherche intitulée "Défis technologiques pour une énergie responsable".
Un site baptisé Polytechnique n’est pas à vendre a été créé, où l’on peut lire un résumé des arguments opposés, avec la publication d’une synthèse plus développée des problématiques soulevées par ce projet selon ses auteurs. Trois principaux sujets d’inquiétude ressortent. L’implantation de Total menacerait la mission de l’établissement de former des ingénieurs au service de l’intérêt général – même si 12% seulement des diplômés de l’X rejoignent aujourd’hui les grands corps de l’Etat). L’emplacement du futur bâtiment, près du restaurant universitaire et de logements étudiants, conférerait au groupe pétrolier "un grand pouvoir d’influence sur les étudiants. Enfin, la réputation de Total, groupe pétrolier à la stratégie climat pas toujours claire, jette le discrédit sur ses intentions dans ce partenariat – qui prévoit que la multinationale française travaille sur le renouvelable – et pourrait entacher la réputation de Polytechnique.
Les représentants des étudiants associés au projet
Bien que ce projet soit connu depuis 2018, c’est en décembre que la première manifestation d’une contestation étudiante émerge, avec la publication d’une tribune signée par 200 élèves dans le journal étudiant, l’IK. Une surprise pour la direction, qui assure que le projet a été porté à la connaissance du conseil d’administration, où siègent deux représentants étudiants, dès mars 2018.
Elle conteste l’opacité dénoncée par les auteurs du site "Polytechnique n’est pas à vendre", selon lesquels les étudiants auraient appris tardivement le projet. "Le projet a été évoqué plusieurs fois en CA et voté à l’unanimité lors du CA de juin 2018, a précisé à L’Usine Nouvelle la direction. Par ailleurs, la responsable de ce projet pour Total est régulièrement venue rencontrer des étudiants de l’X pour leur expliquer le contenu de ce partenariat. Il se peut que l’information ait mal circulé entre les étudiants mais de notre côté nous avons associé les élèves concernés au projet." Pour preuve, l’emplacement du bâtiment aurait été décalé à la demande des élèves pour éviter de déraciner une haie de peupliers.
Des recherches sur les énergies décarbonnées
Sur le fond du sujet, la direction assure que ce partenariat n’aura aucune influence sur son indépendance pédagogique et scientifique, argumentant qu’il s’agit d’un partenariat public/privé comme il en existe tant, très bien encadrés par la loi.
"Nous sommes satisfaits de nouer ce partenariat avec Total, qui vise à développer des recherches sur les énergies décarbonnées et la transition énergétique car il y a urgence à travailler sur le sujet", a déclaré la direction à L’Usine Nouvelle, rappelant que Total et Polytechnique ont "une relation privilégiée depuis des années", avec le programme TrendX, la participation du groupe pétrolier au centre interdisciplinaire de recherche Energy4climate lancé par l'Institut Polytechnique de Paris (et auquel d'autres groupes privés sont associés) mais aussi le fait que de nombreux Polytechniciens travaillent par la suite chez Total.
Des discussions pour sortir du blocage
Rappelant que le plateau de Paris-Saclay accueille plusieurs autres centres de R&D de grands groupes privés (EDF, Horiba, Engie...), la direction considère que l'emplacement de celui de Total, en frange nord de son campus, ne le rend pas plus visible que celui de Thales qu'héberge aussi le campus. Des arguments qu’elle a fait valoir lors d’une réunion organisée avec les étudiants le lundi 6 janvier, en présence notamment du directeur général de l’X François Bouchet et du professeur Philippe Drobinski, climatologue, directeur du laboratoire de météorologie dynamique et responsable du centre Energy4Climate.
Une réunion qui n’a visiblement pas convaincu puisqu’un premier article publié par Mediapart médiatise la polémique le 10 janvier. Si l’on ignore combien d’étudiants restent opposés au projet, un sondage du Bureau des élèves (BDE) mené mi-décembre indiquait que 61,1% des interrogés (sans que soit précisé leur nombre) étaient contre le projet sous sa forme actuelle contre 19.8% pour (le reste sont indifférents ou ne se prononcent pas). Il ressort aussi qu’une partie des élèves est favorable à une implantation moins centrale sur le campus, d’autres à l’établissement d’une charte de bonne conduite.
La direction a l’intention d’organiser une nouvelle réunion d’information dès cette semaine. "Nous sommes totalement ouverts à la discussion et nous allons étudier ensemble comment nous pouvons sortir du blocage." La direction est catégorique : un abandon du projet est à exclure, mais des amendements ou la signature d’un "contrat plus musclé en accord avec Total" pourrait être envisagé.



