[Présidentielle - 10 propositions à la loupe] Garantir le capital, un moyen de mieux orienter l’épargne des Français vers l’économie tricolore?

A l'approche du premier tour de l’élection présidentielle, L’Usine Nouvelle décrypte chaque jour une proposition innovante d’un ou plusieurs candidats. Plusieurs ambitionnent de mobiliser davantage l’épargne des Français pour investir dans l’économie. Valérie Pécresse propose notamment une garantie et une liquidité du capital de l’épargne investie dans des fonds d’investissement. Une mesure à affiner.

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Epargne
Les Français ont globalement tendance à orienter leur épargne vers des produits peu risqués.

Vouloir réorienter l’épargne vers l’investissement productif n’est pas un souhait nouveau. Les plus pessimistes parleront de serpent de mer. En France, l’épargne est traditionnellement orientée vers des placements peu risqués. « C’est plutôt une épargne administrée et sans risque, avec le livret A, le livret de développement durable et solidaire et les fonds en euros de l’assurance-vie », confirme Philippe Crevel, le directeur du laboratoire d’idées Le Cercle de l’épargne, auprès de L’Usine Nouvelle.

Moins de 20% du patrimoine financier des Français était placé en actions non cotées au premier trimestre 2020, selon des chiffres rapportés par un rapport de l’Institut Montaigne publié en octobre 2021. C’est moins de 9% de leur patrimoine total (mobilier et immobilier). Drainer l'épargne privée vers les entreprises non cotées renforcerait pourtant leurs fonds propres, une condition sine qua non pour réussir la réindustrialisation. Surtout que les transitions écologiques et numériques engendrent aussi d’importants besoins d’investissement. La situation a de quoi générer également une certaine frustration quand on sait que le surcroît d’épargne accumulé par les ménages depuis le début de la crise sanitaire s’élevait à 187 milliards d’euros fin octobre.

Caisse de garantie publique

Plusieurs candidats à l’élection présidentielle se sont emparés de la question. La candidate du PS, Anne Hidalgo, propose de créer « un livret de développement industriel par l’écologie » visant à flécher l’épargne « vers les projets industriels créateurs d’emplois et décarbonant notre économie ». Eric Zemmour défend l’idée d’un « livret innovation » pour permettre aux Français « d’investir sans aucune fiscalité » dans les start-up. Quant à la candidate du Rassemblement national, Marine Le Pen, elle souhaite mettre sur pied un Fonds souverain français destiné à l’investissement dans l’économie française et dans des actifs stratégiques pour la France à l’étranger, comme certaines matières premières.

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Parmi ces propositions, celle de la candidate des Républicains Valérie Pécresse se distingue : elle fait entrer en jeu une « caisse de garantie publique » pour « permettre à tous les Français d’investir dans l’économie productive » et précisément dans les entreprises non cotées, un segment d’investissement considéré comme risqué. Ainsi, le système assurera une « garantie en capital » et une « liquidité permanente » de l’épargne investie dans des fonds d’investissement, à rebours de la logique actuelle, a expliqué Valérie Pécresse aux Echos Investir.

La caisse labellisera des fonds privés (de type Ardian, PAI Partners…) spécialisés dans l’investissement dans l’économie française nationale (Fief), régionale (Fier), ou dans l’économie sociale et solidaire (Fiess). « L’idée est d’investir dans ces fonds via un nouveau livret d’épargne, plafonné à 200 000 euros par exemple, pour éviter que cette garantie publique ne soit dévoyée par des investisseurs fortunés », précise à L’Usine Nouvelle Frédéric Lemoine, le directeur du programme de Valérie Pécresse. Selon lui, une telle caisse pourrait être abritée par la Caisse des dépôts ou Bpifrance.

Une proposition trouvée... chez Rexecode

La mesure du programme de Valérie Pécresse s’inspire directement des travaux de Michel Didier, le président de l’institut privé d’études économiques Rexecode. Depuis fin 2020, il défend la création de fonds d’investissement à capital garanti, justement grâce à une caisse publique. Une telle caisse serait en mesure d’acheter à la valeur de souscription les parts des épargnants qui souhaiteraient récupérer leur capital avant la liquidation du fonds. Dans ce cas, la caisse publique porterait ces parts jusqu'à cette liquidation et bénéficierait du rendement final. « Elle rembourserait aussi l’investissement initial en cas de perte pour une personne ayant gardé sa participation jusqu'au bout dans notre modèle », indique Frédéric Lemoine.

« Ce système permettrait de contrer deux craintes majeures des épargnants français. Ces derniers ont peur que leur argent disparaisse, ou d’en avoir besoin avant le terme de l’horizon d’investissement de plusieurs années des fonds », estime Michel Didier. De quoi séduire, peut-être, les épargnants « moyens » pour lesquels le ticket d’entrée dans des fonds non cotés est prohibitif. Bpifrance a déjà commencé à répondre à ce problème avec son fonds de fonds Bpifrance entreprises 2, dont le ticket minimum est de 3 000 euros, mais sans écarter les risques de perte en capital et d’illiquidité.

Rupture avec la logique des avantages fiscaux

Pour Michel Didier, ce système marquerait aussi une rupture avec les supports actuels de réorientation de l’épargne qui se veulent incitatifs grâce aux avantages fiscaux. « On voit bien que ces supports n’atteignent pas leur objectif, leurs résultats sont modestes », commente le président de Rexecode. Plan d’épargne en actions, PEA-PME, plans d’épargne salariale, épargne retraite… « Ces placements en actions non cotées (et cotées, ndlr) demeurent encore trop résiduels », tranche l’Institut Montaigne dans son rapport. « Les particuliers ont aussi accès aux FIP (fonds d’investissement de proximité, ndlr) pour favoriser le financement régional et aux FCPI (fonds commun de placement dans l’innovation) pour financer des entreprises non cotées innovantes, mais ces produits sont illiquides et exposés aux pertes en capital », souligne Pierre-Michel Becquet, économiste au sein du laboratoire d’idées BSI Economics.

Si elle devait être mise en place dans les mois à venir, la mesure défendue par Valérie Pécresse devra être affinée. « Les fonds labellisés par la caisse publique seraient privilégiés sur le marché. En contrepartie, ils pourraient payer une prime d’assurance à cette dernière pour limiter l’importance de leurs commissions », reconnaît Michel Didier. « Il faudrait être vigilant sur les conditions d’appel de la garantie. Sera-t-elle inconditionnelle ? » s’interroge quant à lui Pierre-Michel Becquet.

La mesure ne séduit pas tout le monde

L’économiste se montre par ailleurs prudent sur le volume d’épargne qui pourrait aller vers l’investissement productif avec ce système. « Un investisseur qui récupère seulement son capital au bout de deux ans par exemple, se sera appauvri », considère-t-il. Philippe Crevel se dit opposé à ce type de système, qui poserait un problème d’égalité. « Réduire la part de risque supportée par l’épargnant, c’est la transférer au contribuable, affirme-t-il. L’épargnant qui investit appartient à un milieu aisé. Or, ses erreurs seraient supportées par l’ensemble de la communauté des contribuables. »

Le spécialiste préférerait diminuer les avantages fiscaux sur les produits sans risques et les augmenter sur des produits plus risqués. Pour les défenseurs du modèle, celui-ci s’équilibrerait facilement et serait plutôt bénéficiaire. Leur argument ? Le rendement net moyen du capital-investissement s’établit à 10% par an sur dix ans en France.

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