Pourquoi la grogne sociale monte en Allemagne

Le pays, pourtant connu pour la qualité de son dialogue social, est confronté à une multiplication des grèves et des manifestations, témoins de l’inquiétude des salariés face à l’inflation et à la dégradation de l’économie.

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NE PAS REUTILISER Warning strikes in local public transport - Hanover
En Allemagne, les grèves se multiplient contre l'inflation et pour la sécurité de l'emploi.

Le lundi 12 février, le chancelier allemand Olaf Scholz était à Unterlüß (Basse-Saxe) pour inaugurer l’agrandissement de l’usine du fabricant de munitions Rheinmetall. Mais à l’extérieur, il a surtout été accueilli par un concert de klaxons émanant de dizaines de tracteurs agricoles. Un son désormais familier tant les agriculteurs multiplient depuis des mois les actions coup de poing pour protester contre la suppression d'ici à 2026 de leurs subventions sur le diesel.

Et cette fronde du monde agricole n’est que la partie émergée de l’iceberg. Début février, à l’appel du syndicat Verdi, 90 000 employés des transports en commun ont débrayé partout dans le pays pour exiger des revalorisations salariales. A plusieurs reprises, les agents de sécurité des aéroports et le personnel de la compagnie Lufthansa ont cloué plus de 1 000 vols au sol. Fin janvier, ce sont les conducteurs de train de la Deutsche Bahn qui ont voté une grève de six jours – la plus longue jamais organisée – pour obtenir le passage aux 35 heures.

Equilibre des forces entre les syndicats et les employeurs

Dans ce pays connu pour son sens du compromis et du dialogue social, la conflictualité est en hausse dans tous les secteurs d’activité, y compris parmi les médecins et les enseignants. «Les conditions de marché ont évolué, analyse Enzo Weber, expert à l'Institut de recherche sur le marché du travail et la formation professionnelle (IAB). Le changement démographique et la pénurie de main-d'œuvre modifient l’équilibre des forces entre les syndicats et les employeurs.» Les grèves servent aux organisations syndicales à renforcer leur assise et donc leur pouvoir de négociation : lors d’un bras de fer avec la Poste et les services publics en 2023, Verdi a par exemple gagné en quelques mois plus de 40 000 adhérents, portant ses effectifs à 1,9 million de syndiqués.

En parallèle, le ralentissement de l’économie allemande alimente l’inquiétude de la population. «Ces protestations font écho à des peurs diffuses, indique Philipp Gassert, professeur d’histoire à l’Université de Mannheim. De nombreuses personnes peuvent avoir le sentiment oppressant que la croissance n’est pas infinie et que l’Allemagne pourrait descendre d’un cran». Depuis le début de la guerre en Ukraine en 2021, les consommateurs sont, en effet, touchés de plein fouet par l’augmentation des prix sur les denrées alimentaires et l’énergie, entraînée par la fin de l’approvisionnement en gaz russe bon marché. Entre août 2022 et août 2023, l’inflation a progressé de 8% et atteint 5,9% sur 2023 par rapport à 2022.

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De fait, en dépit des efforts salariaux (jusqu'à 10% d'augmentation ont été octroyés dans certains secteurs), les salaires réels ont chuté en moyenne de 4%, selon les statistiques officielles. Par ailleurs, au niveau macroéconomique, les exportations, qui représentent la moitié du PIB, souffrent du redémarrage décevant de la Chine après le Covid. Autant d’éléments qui ont conduit l’économie allemande dans une récession de 0,3%. «Tout arrive en même temps et l’Allemagne se retrouve en pleine remise en question de son modèle économique», ajoute Philipp Gassert.

Impact des grèves

Dans son bilan des conflits du travail, l'Institut d’économie et de recherche sociale WSI estime ainsi que 674 000 jours de travail ont été perdus en 2022 à cause des grèves. Il s'agit du niveau le plus élevé depuis 2018, lorsque les grèves dans la métallurgie et l'industrie avaient conduit à l'annulation de plus d'un million de journées travaillées.

Si les données pour 2023 ne seront publiées qu’en avril, il y a fort à parier que cette tendance haussière devrait se confirmer. Et pour 2024, les experts ne voient pas de ralentissement en vue : des négociations collectives sont prévues dans les secteurs de la construction, de l’industrie chimique et de la métallurgie, représentant environ 12 millions de salariés, et les syndicats pourraient en profiter pour tenter de rattraper des années de baisse ou de stagnation des salaires réels.

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