En Allemagne, la complexité du bouclier tarifaire rebute les chefs d’entreprise

Niveau de bénéfices, maintien de l’emploi jusqu’en 2025… Le soutien promis par le gouvernement aux sociétés pour atténuer les effets de l’augmentation des prix du gaz et de l’électricité est assorti de conditions strictes. De nombreux patrons hésitent donc à y faire appel ou craignent de ne pas entrer dans les critères d’éligibilité.

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Allemagne Stihl
Les industriels allemands ont jusqu'à mars 2023 pour décider de faire appel ou pas au bouclier tarifaire (image d'illustration)

Il avait fait couler beaucoup d’encre, le bouclier tarifaire de 200 milliards d’euros annoncé en septembre 2022 par l’Allemagne pour compenser l’augmentation des prix de l’énergie pour les particuliers et les entreprises. Nombre d’états membres européens, dont la France, avaient alors crié à la concurrence déloyale, la plupart des pays étant incapables de soutenir leur économie avec une telle somme. Mais alors qu’il est en vigueur depuis le 1er janvier, ce coup de pouce du gouvernement ne suscite finalement pas l’enthousiasme des entreprises outre-Rhin. Loin de là.

Sur le papier, le dispositif semblait pourtant une bonne idée : plafonner à 12 centimes d'euro par kilowattheure (pour 80 % de la consommation) les prix du gaz et à 40 ct/kWh (pour 70 % de la consommation) ceux de l’électricité. Mais son mode de calcul et les contraintes administratives sont aujourd’hui vus comme un facteur de dissuasion, comme le confirme Jürgen Udwari, porte-parole de l’Association de l’industrie chimique (VCI). «Les entreprises ont jusqu’à mars pour décider si elles feront appel ou non au bouclier tarifaire, indique-t-il. Mais en raison de sa complexité, la plupart sont encore dans une phase d’examen des conditions d’éligibilité».

Critères "absurdes"

Et dans toutes les branches, le constat est le même. Ainsi, l’entreprise Druckguss Westfalen à Geseke (Rhénanie du Nord-Westphalie), qui fabrique des pièces en aluminium pour les batteries automobiles et les moteurs d’éoliennes, a déjà fait son choix : son patron Rolf Cramer ne demandera pas l’aide de l’Etat, en dépit d’un surcoût de 5 millions d’euros sur sa facture de gaz et d’électricité. En effet, pour bénéficier du bouclier, il doit prouver que ses bénéfices Ebitda de 2023 reculeront d'au moins 40 % par rapport à 2021. «C’est un critère absurde puisqu’en 2021, nous avons dû mettre nos salariés au chômage partiel en raison du Covid et des perturbations dans les chaînes d'approvisionnement, rappelle-t-il. Ce n’était donc pas un exercice normal». De plus, les entreprises recevant plus de deux millions d'euros d'aides doivent aussi ainsi garantir qu’elles garderont au moins 90 % de leur personnel jusqu'en avril 2025. «Bien que nous soyons dans une phase de croissance, qui sait ce qu’il en sera en 2025 si nous sommes d’ici là confrontés à une récession», s'interroge Rolf Cramer. Enfin, dernière exigence : les entreprises qui reçoivent plus de 50 millions d'euros d'aides publiques ne pourront pas verser de bonus et de dividendes.

Facteur d'insécurité

A l’inverse, la petite fonderie Martin Luck, qui produit depuis 1894 des pièces pour les machines-outils, pourra difficilement faire sans ce soutien anti-inflation et espère qu’elle entrera dans les conditions d’éligibilité. «Nous avons confié le dossier à notre comptable mais cette incertitude est un facteur d’insécurité», reconnaît Ursula Kilburg, sa dirigeante. La société de 14 personnes basée à Sarrebruck à la frontière française a une consommation annuelle d’environ 600 000 kWh de gaz et autant d’électricité. Face à l’explosion des prix proposés par les fournisseurs d’électricité, d’un facteur 10, elle envisage désormais de s’approvisionner directement sur le marché de gros, où les prix sont fortement redescendus mais où règne une plus grande volatilité d’un mois sur l’autre. «Pour compenser la hausse des coûts de l’énergie et des matières, nous sommes obligés d’augmenter les prix de nos produits, regrette Ursula Kilburg. Nous sommes sur un marché de niche et par chance, nos clients nous suivent, mais le risque est qu’ils finissent par se tourner vers nos concurrents dans les pays de l’est ou en Turquie». Pour sa part, Rolf Cramer tient le même raisonnement et redoute que s’accentue la concurrence «des produits fabriqués en France ou en Espagne où les tarifs de l’énergie restent plus avantageux qu’en Allemagne».

En raison de ces témoignages qui se multiplient, notamment au niveau des fournisseurs d’énergie qui jugent la mise en œuvre du bouclier tarifaire trop complexe et inutilement bureaucratique, le ministère de l’Economie et de la protection du climat (BMWK) plancherait sur une amélioration du texte, selon les informations du quotidien Tagesspiegel du 1er février. Car en l’état, la fédération VCI a par exemple chiffré que le bouclier ne serait en mesure d’aider qu’un tiers des entreprises de son secteur, qui font pourtant partie des plus gros consommateurs d’énergie outre-Rhin.

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