Pourquoi la Direction générale de l'armement crée une nouvelle direction de l'industrie de défense

Avec la création d’une nouvelle direction de l’industrie de défense, la DGA veut refonder en profondeur ses relations avec les industriels. Elle a tiré les leçons de l'épidémie de Covid-19 et de la guerre en Ukraine, deux crises qui ont mis en lumière les fragilités et les dépendances des fournisseurs des armées. Cette nouvelle entité mise sur des audits de performance, la sécurisation de la supply chain, des attachés de défense en région ainsi que sur l’intelligence économique.

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L'industriel MBDA est sous pression de la DGA et du ministère pour produire plus vite ses missiles

Officiellement créée le 1er mars dernier via la publication d'un arrêté au Journal officiel, la nouvelle "direction de l'industrie de défense" (DID) de la Direction Générale de l'Armement (DGA) va bouleverser la vie des industriels de l’armement. «Notre raison d’être est d’assurer la pérennité, la qualité, la performance et la résilience des entreprises de défense au profit de l’autonomie stratégique de la France, précise Alexandre Lahousse, son nouveau patron. Au sein de la DGA, qui forge les armes de la France, la direction de l’industrie de défense s’occupe des forges et des forgerons». Il s’exprimait le 22 avril à l’occasion du lancement officiel de cette nouvelle institution face à un parterre d’industriels, mais aussi de parlementaires et de représentants de divers ministères, comme celui des Armées.

Une entité de 600 personnes

Diplômé de l’Ecole polytechnique, Alexandre Lahousse, ingénieur général de l’armement, ancien chef du service des affaires industrielles et de l’intelligence économique de la DGA et accessoirement représentant de l'Etat au conseil d'administration de Safran, est désormais à la tête d’une entité de plus de 600 personnes. Elle rassemble pour la première fois les compétences de la DGA en matière de politique industrielle, de performance et de qualité ainsi que de sécurité et d’intelligence économique.

Cette entité va engendrer une révolution qui redéfinira complètement les méthodes de travail de la DGA avec l’ensemble des industriels de l’armement, aussi connu sous l'acronyme BITD (base industrielle et technologique de défense). La BTID est constitué de dix poids lourds (Airbus Defence and Space, Airbus Helicopters, ArianeGroup, Arquus, Dassault Aviation, KNDS France, MBDA, Naval Group, Safran, Thales), 4 000 ETI, PME et start-up, pour un total de quelque 200 000 salariés. «Cette nouvelle direction traduit notre volonté assumée de repenser en profondeur notre mode de coopération avec notre industrie de défense, précise encore Thierry Carlier, directeur général adjoint de la DGA. Il est normal d’être exigeant avec les industriels et il est normal de les accompagner».

Alexandre LahousseAnthony Guerra/Safran
Alexandre Lahousse Alexandre Lahousse

Alexandre Lahousse, responsable de la nouvelle direction de l'industrie de défense de la DGA

Tirer les leçons des crises

La DGA tire les leçons des différentes crises qui ont secoué les entreprises de l’armement : l'épidémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, l’économie de guerre… Celles-ci ont révélé au grand jour des fragilités, des dépendances, des goulots d’étranglement, des difficultés d’adaptation de la BITD. Lors de l'épidémie de Covid-19, environ 200 entreprises françaises considérées comme stratégiques avaient rencontré des problèmes et nécessité une vigilance particulière… La guerre en Ukraine a quant à elle souligné l’incapacité de certains fournisseurs à produire plus rapidement. C'est notamment le cas pour le fabricant de missiles MBDA, qui peine à augmenter la cadence de production des missiles de défense antiaérienne Aster. En mars dernier, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a reconnu que l’industrie française avait récemment laissé échapper des contrats exports auprès de pays en Europe de l’Est car elle livrait moins vite que ses concurrents.

«Auparavant, le délai de production du matériel n’était pas forcément la préoccupation prioritaire. A partir du moment où cela le devient, il faut prêter une attention particulière à la sécurité des approvisionnements, à la protection et à la résilience de ces entreprises», explique le numéro 2 de la DGA. Avec la nouvelle direction de défense de l’industrie, la DGA veut rectifier le tir. C’est un nouveau donnant-donnant qu’elle propose aux industriels.

Audits approfondis

Afin de faire monter en qualité la BITD, la nouvelle entité va réaliser en profondeur des audits de performance industrielle.«Pour faire une bonne stratégie industrielle, on a besoin de connaître le niveau réel de performances de nos industriels», justifie Alexandre Lahousse. Une poignée d’audits sera réalisée d’ici la fin de l’année, notamment chez Naval Group et Arquus. Une dizaine sont prévus l’année prochaine. Ils dureront de quelques semaines pour les sous-traitants à plusieurs mois chez les grands maîtres d’œuvre. Si la direction industrielle s’engage à agir dans un cadre partenarial et de confiance, cette démarche intrusive pourrait irriter certaines entreprises.

La DID veut également s’assurer de la pérennité «des forgerons» de l’industrie de l’armement. Elle ne s’intéressera pas qu’aux plans de charge des usines et des compétences de leur bureau d’études mais aussi à leur business model. L’idée : les inciter à chercher des revenus auprès des marchés civils et de l’export.

Prévenir les goulets d'étranglements

En échange, la DGA s’engage à soutenir les industriels plus activement. «Nous sommes une direction d’action. Si on constate des goulets d’étranglement, on regarde s’il y a des outils pour les traiter, sinon on les crée», indique Alexandre Lahousse. Ainsi en mars dernier, pour aider les entreprises à la peine en matière de recrutement, sa direction a convaincu France Travail d’ouvrir de manière privilégiée ses agences aux acteurs de la BITD pendant 15 jours. Pour les PME aux ressources techniques limitées, elle a mis en place une structure mutualisée de bureau des méthodes, cofinancée avec Bpifrance.

La direction industrielle veut incarner le côté protecteur de l’Etat. En particulier dans le domaine des acquisitions par des investisseurs étrangers. Elle sera vigilante face aux menaces potentielles (cyberattaques, espionnage, et prédation économique) ciblant les pépites technologiques tricolores ou leur propriété intellectuelle.

Intelligence économique

La DID va par ailleurs renforcer son pôle d’intelligence économique pour mieux identifier les opportunités sur les marchés civils et l’export. Elle va ainsi reformater son centre d’Angoulême (Charente) en véritable campus en matière de renseignement de source ouverte (OSINT). Ce futur campus, qui comptera environ 70 experts à terme, sera rebaptisé DGA Informations stratégiques.

En travaillant avec Bercy et Bruxelles, elle souhaite également faciliter l’accès au financement. La DID veut se rapprocher des industriels dans les territoires. Elle va donc repositionner son réseau d’attachés de défense en région, qui travailleront en étroite collaboration avec la préfecture plutôt qu’avec la DGE pour être au plus près de problématiques locales.

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