Proxima Centauri est le système solaire le plus proche de la Terre. Distant de 4,2 années-lumière, soit environ 42 000 milliards de kilomètres, il est à la fois juste à côté… et si lointain. De la même manière, le calcul quantique est en même temps très proche, mais aussi très loin de devenir une réalité. Ce parallèle, fait par la Direction générale de l’armement (DGA), donne son nom au programme Proqcima annoncé le 6 mars lors de la journée nationale du quantique, à Paris.
Celui-ci se base sur la signature d’un accord-cadre de 15 ans avec les cinq start-up françaises qui travaillent à la conception d’un calculateur quantique : Pasqal, Alice & Bob, Quandela, C12 et Quobly. Il doit aboutir d’ici huit ans à la création de deux prototypes de calculateurs quantiques de 128 qubits tolérants aux erreurs «dont nous serons évidemment les premiers clients», assure Emmanuel Chiva, délégué général de l’armement, lors de l’événement qui rassemble le gratin de ce petit secteur à la Bibliothèque nationale (Paris). Le patron de la DGA voit autant dans la technologie un moyen défensif contre «la nouvelle menace quantique» et offensif pour «être en pointe sur le déchiffrage ou encore l’intelligence artificielle».
Une enveloppe de 400 millions d'euros sur huit ans
Doté d’une enveloppe de 400 millions d’euros, le programme se base sur la sélection progressive des deux fabricants. «Les trois à quatre premières années constituent une phase d’examen, dans laquelle tous ceux qui passent les jalons continuent. On passe ensuite en mode concours : après le jalon de la quatrième année, on ne continue qu’avec trois, puis maximum deux après la cinquième, détaille précise Neil Abroug, coordinateur de la stratégie nationale quantique. On sélectionne progressivement sur des critères technologiques et de santé financière.»
Ne pourront ainsi être sélectionnées, à la quatrième année, que les entreprises ayant réussi à développer un calculateur de deux qubits tolérants aux erreurs et les fonctions logiques essentielles à la réalisation d’algorithmes. «Selon les approches technologiques, donc les entreprises, ce ne sont ni la même façon de les fabriquer, ni la même facilité, c’est pour cela que nous n’imposons pas d’ordre à tenir pour les jalons intermédiaires afin de ne pas biaiser la compétition, précise-t-il. Une fois ce jalon atteint, ce n’est plus que du passage à l’échelle et la phase de compétition commence.»
Quant au critère de la santé financière, celui-ci doit permettre de s’assurer que chaque candidat a «les reins suffisamment solides pour devenir un acteur industriel qui saura répondre à nos besoins», évoque Neil Abroug sans donner davantage de détails. De quoi ajouter des contraintes aux difficiles levées de fonds du secteur ? «Je préfère parler de protection, répond-il.Les technologies quantiques sont inclues depuis trois ans dans le décret de contrôle des investissements étrangers, le fait de devenir fournisseur d’un client de défense apporte une vigilance supplémentaire.»
Le quantique, une innovation duale civile et militaire
Pour Emmanuel Chiva, ce mode de sélection colle à la particularité du calcul quantique : «Il est prématuré de faire un choix technologique irréversible», rappelle-t-il. Et pour cause, chaque start-up du programme planche sur une approche différente des qubits et aucune n’a encore démontré son passage à l’échelle.
D’où la nécessité «d’investir massivement dans la R&D pour lever des verrous déraisonnables pour des investisseurs privés», note le patron de la DGA. «Le ministère des Armées ne va pas confisquer la technologie, mais se met en soutien d’une innovation duale, civile et militaire, ajoute-t-il. Il s’agit de préparer l’avenir. Cela se fait avec une visibilité financière, une prise de risque technique et le fait d’assurer l’incertitude technologique.»
L'Etat en soutien face au manque de fonds privés
Un soutien de l’Etat d’autant plus important pour le secteur que s’installe «une espèce de suspension des levées de fonds dans les technologies avancées», félicite le secrétaire général pour l’investissement Bruno Bonnell. Le quantique n’y échappe pas. «C’est un secteur encore moins compréhensible que les autres, souligne-t-il. Quand va venir son retour sur investissement ? Pas dans cinq ans. Mais quand vous parlez de retours sur investissement à six ou sept ans, tout le monde se sauve.»
D’où l’importance de l’export, pour le patron de France 2030 qui cite l’Arabie saoudite, le Canada et la Corée du Sud. «La crédibilité de ces boites passe par le fait qu’elles vendent des calculateurs, estime-t-il. Il ne faut pas attendre la commande publique : qu’elles aillent sur le terrain de l’export ! Elles commencent à le faire d’ailleurs – Pasqal l’a fait, Quandela aussi et C12 est en passe de le faire.» Surtout que les cinq start-up sont toutes membres du FrenchTech 2030, ce qui les ouvre à la subvention de la moitié de leurs frais de prospection à l’étranger.



