Dans les réunions de France industrie, le lobby français du secteur, Bruno Pillon, le président de France Ciment «se sent parfois un peu seul lorsqu’on parle de taxe carbone aux frontières», reconnaît ce dernier en souriant. Alexandre Saubot, le président de France industrie, ne manque pas une occasion de tempêter contre le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), que l’Union européenne prévoit de mettre en place progressivement dès 2026, après une première phase de déploiement «à blanc» dès octobre. Pour une partie de l’industrie aval, les failles dans le nouveau dispositif risquent de mettre en péril la compétitivité des usines européennes. Les cimentiers, au contraire, y voient leur planche de salut.
«Nous ne sommes pas dans la même situation que les fabricants d'électroménager», reconnaît Bruno Pillon, qui dirige aussi Heidelberg Materials France. Le ciment fait partie des six produits de base, avec l’acier, l’aluminium, les engrais ou l’électricité, directement visés par le mécanisme. L’Union européenne a choisi de modifier son arsenal pour défendre les entreprises de ces secteurs contre la concurrence de produits étrangers non soumis à des prix du carbone. Au lieu de distribuer des quotas gratuits aux fabricants européens, les importations de produits de base seront soumises à un prix du carbone à l’entrée sur son marché. Mais le champ reste limité, avec seules 1,2 % des importations françaises en valeur soumises au MACF, selon les calculs de Rexecode.
Plus protecteur que les quotas carbone
Les sacs de ciment voyagent mal, mais ce n’est pas le cas du clinker, l’un des ingrédients qui entre dans sa fabrication. Obtenu par la cuisson du calcaire dans des fours à très haute température à 1400 degrés, le clinker est aussi la principale source d’émissions de CO2 de l’industrie cimentière et à l’origine de près de 7 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. «Il y a un risque important de fuite de carbone», résume Bruno Pillon. Comme les autres secteurs soumis à la concurrence internationale, les cimentiers bénéficiaient jusqu’à présent de quotas gratuits couvrant une partie de leurs émissions de CO2 de leurs usines européennes. Mais pas l’intégralité, obligeant l’industrie à payer une partie de ses quotas. L’Union européenne prenait à sa charge gracieusement 693 kg de CO2 par tonne, alors que leurs émissions moyennes avoisinent les 750 kg/ tonne. .. Pour les cimentiers, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières vient donc rétablir un «déséquilibre».
Même si la part des émissions soumises au marché européen du carbone est mineure, «il y a une relation entre le prix du carbone et la hausse des importations. Depuis trois ans, la multiplication par plus de 3,5 du prix du carbone pour atteindre un prix proche de 90 euros par tonne de CO2 s'est accompagné d'une augmentation de 300 % des importations extra-européennes de clinker», pointe le président de France Ciment. Pour le secteur, le MACF sera plus protecteur. Lorsqu’il fonctionnera à plein régime, en 2034, les importateurs de clinkers devront acheter pour chaque tonne de CO2 émise, des certificats carbone dont le prix reflétera ceux des quotas ETS des fabricants européens. Si le pays de production du clinker applique déjà un prix du carbone, seule la différence avec le prix du carbone fixé sur le marché EU-ETS sera payée par l’importateur. De quoi remettre à égalité parfaite fabricants européens et exportateurs.

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Une méthodologie à définir dans un temps 'extraordinaire court'
Le président de France Ciment reste cependant prudent. Dans certains pays, les fabricants de clinker partent de loin pour mesurer leurs émissions de CO2. «Il a fallu dix ans pour mettre en œuvre le système de certification actuel dans le marché ETS. Là, l’Europe veut le faire dans un temps extraordinairement court» s’inquiète l’industriel. Les deux tiers des émissions de CO2 du ciment proviennent de la décarbonatation de la matière, la réaction chimique provoquée par la cuisson du calcaire. Le tiers restant dépend du procédé de combustion utilisé pour chauffer les fours à 1450 degrés. «Dans nos usines, nos émissions de CO2 résultent des combustibles et des matières utilisées dans le process de production. Nous en émettons le bilan qui est certifié par une tierce partie indépendante», relate l’industriel. France ciment coopère avec les Douanes françaises pour aider l’administration a mieux identifier les enjeux et les aider à détecter les éventuelles distorsions. Même si les cimentiers jugent difficile de débusquer les possibles certifications de complaisance.
Même protégée par le MACF, l’industrie européenne ne sera pas à l’abri de la concurrence internationale. Elle doit se décarboner. Si les fabricants étrangers prennent de l’avance, grâce à un accès plus facile à des solutions de capture de carbone ou de l’électricité moins chers, ils pourront rentrer avec des produits plus décarbonés et donc plus compétitifs sur le marché européen en étant moins taxés sur le carbone, commente Bruno Pillon. Or, la surcapacité de production du clinker en Turquie équivaut à la production française, rappelle-t-il.



