C’est une réforme qui n’en finit pas d’inquiéter le monde de l’ingénierie et les enseignants en mathématiques. «La réforme du lycée mise en place en 2019 qui a mis fin au système des séries [S, ES et L, ndlr] pour proposer un enseignement plus modulaire», c’est-à-dire à la carte, «conduit à une chute massive des effectifs scientifiques au lycée qui touche particulièrement les filles», tacle Mélanie Guénais, la vice-présidente de la Société mathématique de France et coordinatrice du collectif Maths&Sciences, dans une note publiée jeudi 7 mars. Son titre, «Réforme du lycée : filles et sciences, l’égalité en question» est évocateur.
Cette énième alerte s’ajoute au faisceau d’indices faisant craindre un avenir sombre pour la place des femmes dans l’ingénierie, et plus largement dans les métiers technologiques. De quoi compliquer encore davantage la tâche pour les employeurs soucieux d’accroître la mixité dans ces équipes. L’étude «Gender Scan» du cabinet spécialisé dans la diversité et l’inclusion Global Contact, parue en février, mentionne déjà un recul de 6% entre 2013 et 2020 du nombre de diplômées de l’enseignement supérieur dans la tech, numérique et ingénierie des industries de transformation et de production compris.
Elle rappelle également l’influence négative de l’entourage de certaines femmes sur leur volonté de s’orienter vers les domaines scientifiques et techniques à partir de réponses d’étudiantes en écoles d’ingénieurs collectées en 2023. La proportion d’étudiantes ayant été découragées est bien supérieure à celle des étudiants.
Sous-représentation des filles dans les spécialités scientifiques en terminale
«Nous sommes carrément pessimistes» concernant la place des femmes dans les métiers scientifiques et de l’ingénierie, déclare sans ambage Mélanie Guénais à L’Usine Nouvelle. «Il ne peut pas y avoir d’amélioration en l’état. On peut espérer au mieux une forme de stabilisation, mais nous sommes plutôt sur une pente descendante», ajoute la maître de conférences à l’université Paris-Saclay. Dans une note de 2022 évaluant l’impact de la réforme, elle avait mis en avant une baisse d’environ 60% du nombre de filles en terminale à profil scientifique, ayant au moins six heures de maths par semaine, entre 2019 et 2021. Un recul bien plus important que chez les garçons.

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En clair, la proportion de filles en spécialité mathématiques dans la nouvelle mouture de l’organisation du lycée est bien moindre que celle des filles en terminale S, où un minimum de six heures de maths était prévu. Dans sa dernière note sur le sujet publiée en mars 2023, la Depp, le service ministériel en charge des statistiques sur l’éducation, confirmait d’ailleurs la sous-représentation des filles dans les spécialités «mathématiques», «numérique et sciences informatiques» et «sciences de l’ingénieur» en terminale générale.
L'alerte de l'Académie des technologies
Sur la base de premiers chiffres, le ministère de l’Education nationale estimait cependant dans un rapport en 2022 «que la présence de moins de filles dans les parcours de lycée les plus mathématisés ne signifie cependant pas moins de filles qui s’orientent vers les sciences» après le baccalauréat. Mais il reconnaissait aussi que la réforme ne réglait pas les biais de genre. Dans un avis sur la place des maths en France publié en septembre dernier, l'Académie des technologies juge de son côté que cette baisse pourrait avoir un impact dans les années à venir, notamment dans la perspective d’augmenter significativement le nombre de diplômés scientifiques et technologiques.
Le même mois, l’association des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI) estimait ainsi un besoin de 10 000 ingénieurs supplémentaires par an à très court terme pour accompagner le développement de secteurs comme le nucléaire, le numérique et l’hydrogène.
Or, «lors de portes ouvertes ou de salons étudiants, nous rencontrons des lycéennes de terminale qui comprennent qu’elles n’ont pas les bonnes spécialités pour intégrer le cycle ingénieur. Ne pas choisir les mathématiques les en écarte automatiquement», confie une employée de l’école d’ingénieurs Efrei au Parisien. Le sujet semble aussi préoccuper les représentants d’autres écoles telles que l’Ensam, l’X, Ponts ParisTech ou encore l’Isep, qui ont signé en décembre dernier une tribune en faveur d’une «stratégie nationale ambitieuse pour les mathématiques et les sciences», s’inquiétant notamment d’un enjeu d’égalité entre les femmes et les hommes.
Un statu quo déjà insatisfaisant
Même si le cataclysme annoncé n'est pas encore inévitable, maintenir le statu quo ne sera déjà pas satisfaisant. En 2021-2022, les femmes représentaient seulement 29% des étudiants dans les formations d’ingénieurs en France, soit une progression de moins de trois points par rapport à il y a dix ans. Selon l’étude «Gender Scan», la part des femmes dans les emplois de haute technologie stagne également entre 2013 et 2022, avec environ un tiers des effectifs.
Or la sous-représentation des femmes dans ces métiers est un frein à l’égalité salariale entre les femmes et les hommes. Dans sa dernière publication sur les inégalités salariales, l’Insee souligne que l’écart de 14,9% entre le salaire moyen des femmes et celui des hommes s’explique essentiellement par la «ségrégation professionnelle», avec des femmes occupant les métiers les moins bien payés.



