« Tu as vu ? C’est que des femmes sur les affiches », s’étonne Jawad, 10 ans. « Oui, et elle, je suis sûre que c’est un cerveau en mathématiques ! », répond sa camarade de classe, en pointant du doigt le visage de Katherine Johnson, qui fut ingénieure à la Nasa. Ce portrait, au côté d’une quinzaine d’autres de femmes scientifiques, était présenté au collège Camille Claudel de Villepinte (Seine-Saint-Denis) en novembre 2022, à l’initiative de l’Association des Femmes d’ici et d’ailleurs. L’exposition, montrée dans plusieurs collèges de France, « permet aux élèves de découvrir ces découvreuses de génie, qui ont changé nos vies. Ce sont des rôles modèles, qui pourraient inspirer des vocations, notamment chez les jeunes filles », affirme Claudine Schmuck, la directrice générale du cabinet Global Contact, partenaire de l’association.
Ce premier test au collège de Villepinte convainc déjà Maylis, 11 ans : « Moi aussi, je pourrai devenir scientifique si je travaille suffisamment. » Pourtant, devant le portrait de Mary Anderson, l’un de ses camarades commente fièrement : « D’accord, c’est elle qui a inventé l’essuie-glace, mais c’est grâce à un homme qui, avant elle, a dû inventer la voiture ! » Même si les jeunes filles de la classe ne se laissent pas démonter, rétorquant qu’« on est tous pareils » et que « si une fille veut être scientifique, elle peut le faire seule », la remarque révèle qu’il reste encore des préjugés à combattre, y compris chez les plus jeunes. Le résultat chez les plus âgés est sans appel : en moyenne, les écoles d’ingénieurs françaises ne comptent que 28 % de femmes. Dans certains établissements, leur proportion tombe sous les 10 %. « Après une nette augmentation de la part de femmes entre 1990 et 2013, on constate un plateau. Il y a encore aujourd’hui une approche sexuée des métiers. L’informatique, l’électronique, l’industrie, la métallurgie… Ce sont des secteurs qui sont collégialement associés à des hommes », complète Sabine Lunel-Suzanne, la présidente de l’association Elles bougent, acteur phare de la sensibilisation des jeunes femmes aux carrières scientifiques.
Lutter contre les clichés
À l’origine de ce stéréotype se trouve évidemment la représentation des femmes dans la culture, les publicités, les médias, mais aussi et surtout le comportement des prescripteurs chez les plus jeunes. Parents et enseignants jouent un rôle fondamental dans la construction, ou non, des stéréotypes de genre de la société de demain. Prenons l’exemple de Maylis, collégienne à Villepinte, qui explique ainsi sa vocation : «Mon oncle est ingénieur, il m’a parlé du métier, m’a expliqué ce qu’il faisait et ça m’a plu.» Tous n’ont cependant pas eu sa chance. Selon l’enquête Gender Scan 2021, menée par Claudine Schmuck, quatre femmes aujourd’hui étudiantes dans les Stem (science, technologie, ingénierie et mathématiques) sur dix ont été découragées de faire ce choix par un proche ou un enseignant, contre trois sur dix pour les hommes. Pire, 33 % d’entre elles se sont vu dire que ce n’était pas un métier pour les femmes : « On m’a dit : “Les sciences, ce n’est pas pour les filles”... », relate l’une d’elles. « Tu ne te feras pas respecter, ce n’est pas la place d’une fille, tu es trop sensible... » Autant de preuves que les mentalités d’hier sont encore d’actualité.

Dans le numérique, les chiffres sont encore plus inquiétants. Selon une étude menée par Ipsos pour Epitech auprès de 800 étudiants, 61 % des garçons sont encouragés par leurs parents à poursuivre des études dans le numérique, contre seulement 31 % des filles. La récente réforme du baccalauréat risque de ne pas arranger la situation. «Devoir choisir les mathématiques comme une spécialité permet aux stéréotypes de jouer à fond», craint Claudine Schmuck, qui s’attend « à une chute catastrophique du nombre de femmes dans les études scientifiques ». D’après le collectif Maths & Sciences, la désertion est déjà là : entre 2019 et 2021, le nombre de filles en sciences au lycée a été réduit de 28 % et presque trois fois moins de filles (- 61 %) suivent un enseignement de mathématiques de plus de six heures par semaine. Le retour annoncé d’une heure et demie de mathématiques pour tous en première ne convainc pas. « Il ne faut jamais négocier avec l’enseignement des mathématiques. Ce léger retour en arrière ne peut être que bénéfique, mais est-ce que cela va vraiment changer la donne ? », s’interroge Philippe Dewost, le directeur de l’école Epita. « Cette heure et demie ne va pas changer fondamentalement les choses. Il faut sortir des déclarations d’intention et véritablement passer à l’action », abonde Marc Rumeau, le président d’Ingénieurs et scientifiques de France (IESF).
La méthode de l’Epita contre le sexisme
« Nous avons un gros travail à faire pour que les filles arrivent jusqu’à nous, mais lorsqu’elles sont dans les écoles, il faut que l’on assure leur sécurité, et qu’on les arme pour être à l’aise dans leur métier », explique Claire Lecocq, la directrice générale adjointe de l’Epita. Pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, l’école a ainsi ouvert en juillet 2021 une plateforme interne de signalement en ligne, destinée aux élèves et au personnel. Depuis son ouverture, 28 signalements ont été enregistrés. Les trois référents mixité et harcèlement nommés par l’école mènent alors une enquête, qui est communiquée pour action à la directrice générale adjointe. En parallèle, cette dernière explique « pousser les femmes à être cheffes de projet, à prendre les rênes ». Un exercice de confiance en soi, face à une équipe souvent exclusivement masculine, en guise d’avant-goût de la vie professionnelle.
Sensibiliser de plus en plus tôt
Associations, entreprises, directeurs d’école, étudiantes : tous repoussent l’idée de quotas à l’entrée des écoles. Aussi, pour attirer plus de filles, il faut informer, donner à voir, donner du sens. Selon Philippe Dépincé, le directeur de Polytech Nantes et président de la commission formation et société de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI), « il faut agir très tôt, et dire aux très jeunes filles que tous les métiers se conjuguent au féminin. » L’association Elles bougent, qui intervient dans des centaines établissements scolaires depuis dix-sept ans, s’est d’ailleurs adaptée au fil des années : « Nous avons commencé par les lycéennes, pour se rendre compte que c’était déjà tard. Nous intervenons donc au collège et, depuis deux ans, en primaire », révèle la présidente. Sensibiliser de plus en plus tôt, voilà l’enjeu sur lequel tous s’accordent, comme en témoigne Aline Aubertin, la présidente de l’association Femmes Ingénieures : « Ces stéréotypes de genre sont bien présents dès la petite enfance. Aller dans un magasin de jouets suffit à démontrer que les métiers sont genrés. »
Pour détricoter les idées préconçues, la preuve par l’exemple s’est imposée. Encore faut-il savoir renouveler les figures d’identification. « Il n’y a pas un rôle modèle unique, calqué sur la brillante Marie Curie », explique Sabine Lunel-Suzanne. D’autant que pour une jeune fille, Marie Curie, si elle porte des découvertes de premier ordre sur la radioactivité, c’est aussi une vieille dame avec un chignon, morte d’une leucémie à cause de ses recherches. Pas forcément très glamour. De plus, le prix Nobel n’est pas le seul horizon d’études scientifiques, ni l’excellence hors normes un préalable. « Il faut montrer de la diversité afin que chacune puisse se projeter : des parcours scolaires, des résultats en classe différents, des origines différentes... », conclut Sabine Lunel-Suzanne. Au collège de Villepinte, l’exposition avait d’ailleurs fait le choix du rôle modèle accessible. Elle présente le projet d’Emma, Luna et Shaïma, collégiennes et lauréates 2017 du concours Science Factor pour leur passage piéton intelligent. Les trois jeunes filles sont placées sur un pied d’égalité, au côté de Katherine Johnson. « Ça veut dire que moi aussi, je pourrais faire un projet comme ça ? », s’interroge une élève devant l’affiche.
Élèves, parents, professeurs, industriels… tous concernés
Pour diffuser le virus des technologies, les jeunes étudiantes sont mises à contribution. L’ECE a ainsi lancé l’an passé l’initiative Hello Tech Girls : « 60 étudiantes de l’école sont devenues les marraines de 60 collégiennes de l’établissement Guillaume Apollinaire, proche du campus parisien. Elles les suivent dans l’année et les accompagnent visiter des entreprises », explique François Stephan, le directeur de l’ECE. Une première année sur les chapeaux de roue, qui a donné lieu à la création d’une association étudiante pour pérenniser cette initiative. Au programme des prochains mois : se rapprocher d’autres collèges et prêcher la bonne parole auprès d’autres écoles d’ingénieurs.
Le métier d’ingénieure s’illustre aussi dans le quotidien de celles qui l’exercent. C’est le rôle des industriels d’ouvrir les portes et les fenêtres sur un univers et des postes avec lesquels les jeunes ne sont pas familiarisés. La Semaine de l’industrie en novembre 2022 a ainsi été l’occasion de faire découvrir à des collégiens et collégiennes l’assemblage de Kangoo chez Renault Electricity à Maubeuge (Nord), les innovations de la maison connectée chez Schneider Electric à Rueil (Hauts-de-Seine), les avions d’ATR à Toulouse... Mais pourquoi se limiter à une semaine lorsqu’il y en a 52 dans l’année ?
Enfin, c’est à tous les niveaux qu’il faut convaincre. « Nous devons réaliser des actions avec les parents et les professeurs », explique Claudine Schmuck. Voire « élargir notre champ d’action au grand public, dans l’entourage des plus jeunes », renchérit la présidente de Femmes Ingénieures. Certaines associations proposent des coding goûters, initiation pour parents et enfants aux rudiments de la programmation. Ateliers, sensibilisation dans les écoles, rôles modèles... Autant d’actions à démultiplier pour véritablement permettre un changement de paradigme. En ne se leurrant pas sur l’échéance de la récolte de ces indispensables efforts : quinze ans séparent une élève de primaire de son potentiel diplôme d’ingénieure. Pas une raison pour se décourager.
Cléa Chataigner, étudiante en 2e année à CentraleSupélec
« Mes parents sont tous deux ingénieurs. Ce sont eux, mes rôles modèles. Très tôt, j’ai pu comprendre ce que recouvrait ce métier, et toutes les possibilités de carrière qu’il sous-entend. Depuis le lycée, devenir ingénieure a donc toujours été plus ou moins une évidence, et comme j’avais de bons résultats en sciences, mes parents et professeurs m’ont poussée dans ce sens. Toutes les filles n’ont pas eu cette chance. Je me rends bien compte que nous ne sommes pas sur du 50/50 à l’école en matière de mixité. Il faut résoudre le problème à la source, en encourageant davantage les élèves bonnes en sciences à continuer leurs études dans des formations d’ingénieur. »
Lorine Truong Thanh Dang, étudiante en 3e année à l’Epita
« En arrivant à l’école, j’ai immédiatement ressenti la non-mixité. Nous avons été sensibilisés à ce sujet dès la rentrée. Les soirées internes sont différentes des autres. Par exemple, je ne m’habille pas comme je le ferais dans des soirées en dehors de l’Epita : pas de minijupe ni de vêtements trop moulants, je me sens plus à l’aise comme ça. En première année, je me suis fait aborder à plusieurs reprises dès que je n’étais pas entourée, ce qui est moins le cas maintenant. Même si ce ne sont pas des pratiques généralisées, des remarques ou comportements peuvent être parfois déplacés. Un point positif, c’est que, face à ces remarques ou comportements inappropriés, nous pouvons en parler soit aux responsables de la soirée, soit à la direction. Je pourrais aussi le faire pour une amie, qui ne se sentirait pas à l’aise. La mobilisation est ensuite très rapide, les associations et l’école interviennent immédiatement, donc je me sens suivie et en sécurité. »
Aurore De Nacquard, étudiante en dernière année à l’Ecam Rennes
« Certes, nous sommes peu nombreuses à l’école, mais il s’est installé très vite une vraie solidarité entre les filles. Je me sens à ma place, grâce à de très petites choses qui font la différence, comme notre conversation en ligne “entre filles”, qui s’est très vite mise en place après la rentrée, sur les conseils des deuxièmes années. Nous nous sentons crédibles et valorisées, car les enseignants tentent au maximum de faire des groupes mixtes et nous poussent à être à la tête de projets. Au début, je pensais que ce serait un peu compliqué, que l’on n’aurait pas la même manière d’aborder les sujets, mais je me suis très vite rendu compte que c’était bénéfique pour tout le monde. J’ai senti que j’avais une qualité de leadership en moi ! »



