Le sujet semble éloigné des priorités immédiates des entreprises, alors que les tensions d’approvisionnement menacent la reprise et que le Covid-19 revient au cœur de l’actualité. Le recul de l’enseignement des mathématiques au lycée a pourtant fait souffler un vent de panique en fin d’année dans le monde de l’industrie, de l’ingénierie et du numérique.
A l’origine de ce phénomène : la publication de plusieurs indicateurs inquiétants par la Depp (Direction de l’évaluation de la prospective et de la performance), le service ministériel en charge des statistiques sur l’éducation. Dans une note de décembre, elle indique qu’environ 37% des élèves de terminale générale ont choisi la spécialité « mathématiques » à la rentrée 2021 contre 41% en 2020.
En novembre, on apprenait déjà que le nombre d’heures dispensées par les professeurs de mathématiques en terminale et première générales et technologiques avait baissé de 18% entre 2018 et 2020. La chute « résulte en partie de la disparition de l’enseignement des mathématiques […] du tronc commun » et « du choix des élèves » après la réforme du bac. Celle-ci est entrée en vigueur à la rentrée 2019 pour les élèves de première générale, puis en 2020 en terminale. Et selon des chiffres de mai, 41% des lycéens ne faisaient plus de maths du tout en dernière année de leur cursus.
Une inquiétude largement partagée
De quoi donner quelques sueurs froides au sein des fédérations professionnelles et associations dont les métiers s’appuient, au moins en partie, sur des connaissances dans cette matière. « Les professions du numérique, de l’ingénierie et du conseil recrutent des profils issus d’écoles d’ingénieurs et de management où il faut un bon niveau en maths, souligne auprès de L'Usine Nouvelle Laurent Giovachini, le président de la Fédération Syntec qui représente plus de 3000 entreprises issues notamment de ces secteurs. D’où une inquiétude par rapport au vivier de talents pour ces formations. »
Dans l’industrie, on scrute aussi ces dernières évolutions avec attention. « Ce n’est pas une bonne nouvelle, appuie David Derré, le directeur emploi et formation de l’Union des industries et métiers de la métallurgie. De l’opérateur à l’ingénieur, nos métiers nécessitent une formation initiale forte dans les matières scientifiques. Elle est le socle de la créativité et de l’innovation dans les entreprises. »
Délégué général de l’association Talents du numérique, qui réunit 70 établissements de formation avec des entreprises du secteur, Rémi Ferrand trouve ces inquiétudes légitimes. Intelligence artificielle, informatique quantique, cybersécurité… Il énumère les domaines d’avenir requérant de solides compétences en maths. Selon une enquête menée par son association en 2020, 64% des établissements membres interrogés, dont une majorité d’écoles d’ingénieurs, jugeaient ainsi les maths comme une spécialité incontournable pour les élèves de terminale souhaitant rejoindre leurs rangs.
L'Aphec tire la sonnette d'alarme
Dans l’enseignement supérieur, la première sonnette d’alarme a été tirée par l’association des professeurs des classes préparatoires économiques et commerciales (Aphec). Les effectifs de ces formations aux écoles de commerce et de management ont chuté de 9% en un an et le déclin des maths au lycée est notamment pointé du doigt.
Mais le manque de recul rend encore difficile une évaluation précise de la réforme du bac. Dans les prépas scientifiques par exemple, son impact sur les effectifs ne se fait pas ressentir, selon Denis Choimet qui préside l’association de professeurs de ces formations. Celui-ci ne conteste pas la baisse du vivier pour autant. « Avec cette réforme et son fonctionnement à la carte, environ 150000 élèves suivent l’option mathématiques et 65000 une option de mathématiques complémentaires en terminale, soit un total de 215000, calcule-t-il. Or avant la réforme, 330000 élèves étaient en terminale S et ES avec un enseignement renforcé en mathématiques. » Du côté des Instituts universitaires de technologie (IUT), qui recrutent en post-bac, on indique aussi ne pas être confronté à une baisse des candidatures pour le moment.
Une mauvaise nouvelle pour les femmes ?
Suffisant pour accréditer la thèse selon laquelle les élèves optant pour les maths depuis la réforme s’orienteraient ensuite davantage vers des études supérieures scientifiques et technologiques ? Car auparavant, une bonne partie des élèves de terminale S s'en allaient vers d'autres domaines, comme les sciences humaines et sociales. En tout cas, l’argument peine à infuser dans le monde de l’ingénierie et du numérique. « Je n’achète pas cette idée », réfute Laurent Giovachini. Selon lui, « il ne s’agit pas de crier avant d’avoir mal, mais suffisamment tôt pour corriger le tir et prévenir des dégâts trop considérables. » Depuis plusieurs semaines, sa fédération œuvre ainsi à alerter plusieurs cabinets ministériels sur le sujet.
Surtout qu’un autre facteur d’inquiétude s’ajoute à celui du réservoir de matheux. Entre 2020 et 2021, la part des filles suivant l’enseignement de spécialité « mathématiques » en terminale a régressé pour atteindre 40%, selon la Depp. Pour les professionnels, la réforme du bac pourrait donc compliquer la féminisation de leurs métiers. Sur ce sujet, la réflexion ne doit toutefois pas se limiter à la question des maths, selon Claudine Schmuck. La fondatrice de Global Contact – un cabinet connu pour son étude Gender Scan sur la mixité dans les sciences et l’innovation – rappelle ainsi que « si les filles représentaient quasiment la moitié des effectifs en filière S, elles ne pesaient plus que 28% dans les écoles d’ingénieurs sur la période 2019-2020. »
Des esprits déjà échaudés par la baisse du niveau
Pour la spécialiste, le vrai sujet concerne plutôt l’enseignement de spécialité « Numérique et sciences informatiques ». Les filles ne pèsent que 14% de ses effectifs en terminale à la rentrée 2021. « A défaut de mesures correctrices rapides, nous ne sommes pas sur la bonne trajectoire pour qu’elles s’orientent vers les métiers du numérique et de l’ingénierie », tranche Claudine Schmuck.
Plus largement, la réforme du bac questionne l’égalité des chances, selon Olivier Lesbre, le directeur de l’école d’ingénieurs ISAE Supaero. « Les élèves doivent faire des choix plus tôt, constate-t-il. C’est donc très important qu’ils soient bien conseillés pour exploiter leur potentiel scientifique. Mais l’accompagnement peut être très disparate en fonction des établissements. »
Le mécontentement des représentants de l’industrie, de l’ingénierie et du numérique rejoint aussi un constat fait de plus longue date sur la baisse du niveau en maths des élèves. En 2020, l’enquête Cedre de la Depp montrait une régression des performances en mathématiques des CM2 et des troisièmes entre 2008 et 2019. La même année, l’enquête internationale Timms révélait de son côté que le niveau moyen des élèves français de quatrième en 2019 était presque équivalent à celui des élèves de cinquième en 1995.
Aider les enseignants
Que faire alors ? Ingénieurs et scientifiques de France (IESF), une organisation qui rassemble les associations d’anciens élèves de 150 écoles d’ingénieurs, a tenté de répondre à cette question dans un livre blanc publié en novembre. Plusieurs propositions y sont formulées pour développer la culture scientifique et technique des jeunes en France, attirer davantage d’enseignants en mathématiques et impliquer davantage les professionnels des secteurs concernés auprès des jeunes.
Concrètement, l’IESF propose par exemple de revaloriser le salaire des professeurs de matières scientifiques ou d’expérimenter une filière d’enseignants spécialisés dans l’orientation professionnelle et fins connaisseurs des métiers, notamment scientifiques et techniques. Elle suggère en outre d’obliger « des détachements temporaires de collaborateurs » pour « parrainer des classes » dans le cadre des politiques RSE des entreprises. Egalement partisan d’un plan de promotion de la culture scientifique, David Derré en appelle à une véritable politique publique de l’Etat sur le sujet. Selon les professionnels, la réussite du plan France 2030 et de la réindustrialisation du pays pourrait bien en dépendre.
Par Jonathan Grelier et Clément Le Foll



