Entretien

Pour Hugues Ferreboeuf, le retard industriel induit par l’organisation d'un débat sur la 5G est un "fantasme"

Pour Hugues Ferreboeuf, chef de projet au Shift Project et directeur du projet Lean ICT (impacts environnementaux du numérique), l'organisation d'un débat autour de la 5G permettrait de penser les changements sociétaux induits par la technologie, à l'aune de la transition énergétique que la France semble résolue à mettre en place. Des discussions qui n'entraîneraient en aucun cas un retard sur le plan industriel ou technologique, car les applications promises par la 5G seront effectives d'ici quelques années, selon lui. 

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Directeur de projet the Shift Project
Hugues Ferreboeuf est chef de projet au Shift Project et directeur du projet Lean ICT (impacts environnementaux du numérique).

L'Usine Nouvelle. - Faut-il un moratoire sur la 5G ?

Hugues Ferreboeuf. - Ce n'est pas une revendication nouvelle. Je trouve d'ailleurs bizarre qu'il n'y ait pas eu de débats alors que cela a été demandé dès février par le Sénat, par exemple. Une demande renouvelée en juin par les parlementaires lors de la publication du rapport sur l'empreinte carbone du numérique. Enfin, en juillet, par la Convention citoyenne pour le climat, afin de comprendre les tenants et aboutissants du projet. Il est clair que l'arrivée de la 5G va provoquer des changements sociaux, environnementaux, et économiques. J'ai du mal à trouver des arguments qui concluraient que ce n'est pas la peine d'en parler, car, - et je dis cela sans prendre position - d'un simple point de vue intellectuel, ce n'est pas facile à comprendre.

Un débat ne risque-t-il pas de nous faire accumuler du retard face à nos concurrents ?

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C'est en grande partie un fantasme car cet argument n'est pas justifié au temps T. Les applications promises par la 5G (voitures autonomes, télémédecine, chirurgie…) ne seront permises qu'avec une version future de la 5G, qui n'arriverait qu'aux alentours de 2023, 2024. La technologie ne permettra pas de faire cela avant cette échéance. La 5G que l'on peut mettre en place aujourd'hui, aura simplement pour conséquence deux choses : premièrement, offrir plus de débit disponible à une communication, et deuxièmement, être capable de pouvoir établir beaucoup plus de communications sur la même antenne qu'avec la 4G. Donc, dans les trois ans à venir, cela va permettre d’écouler plus de contenus vidéo et de développer du jeu vidéo en ligne sur mobile. Mais pas grand-chose d’autre.

Cela peut être important pour certains opérateurs utilisant des réseaux 4G, qui, dans des zones très denses, commencent à se saturer. D'ici un an et demi ou deux ans, ces opérateurs pourraient devoir choisir entre baisser un peu le débit dans ces régions à forte densité ou avoir un réseau qui ne permet pas d'établir instantanément toutes les communications qu'on veut établir. C'est ce qui constitue l'urgence pour les opérateurs, et pas la télémédecine. Si l'on dit que l'on va discuter de la 5G pour trois à quatre mois, ce temps du débat ne va pas mettre en péril des applications de ce type, car ce n'est pas quelque chose qui va se produire demain. Ce n'est donc pas un argument qui justifie qu'on ne puisse pas avoir de débats sur le sujet.

Le débat peut permettre de comprendre quelles sont les applications que la société française veut privilégier, parmi celles que la 5G rendra possible dans le futur. On parle beaucoup de téléchirurgie et de voitures autonomes. Or quand on regarde les projections de ce qu'on appelle l'internet des objets, on s'aperçoit que le gros des volumes ça ne va pas être ça. On va plutôt commencer par rendre connectables les matériels de cuisine, les vêtements… Ce qui est d'une part un confort supplémentaire, même si cela dépend comment on voit les choses, et va de pair avec une société qui est de plus en plus technologique. On peut considérer que c'est une tendance inéluctable, mais on peut aussi considérer que les gens ont le droit de s'exprimer sur l'orientation de la société et sur la façon dont ils souhaitent mener leur vie. C'est la démocratie. Il me parait vraiment compliqué de mettre cette discussion sous le tapis, voire bizarre. D'autant que la Convention citoyenne a dénoté une tout autre démarche : celle de discuter des grandes évolutions à l'aune de la transition environnementale, qui est un des sujets pour la 5G, même si ce n'est pas le seul. Il y a aussi des changements sociétaux à la clef, qui méritent d'être analysés et interrogés.

Comment expliquer alors l'empressement du gouvernement ?

Je n'ai pas tous les éléments en main pour vous répondre. C'est clair que les enchères permettent à l'Etat de retirer environ 3 milliards d'euros en accordant des bandes de fréquences supplémentaires aux opérateurs, mais je ne pense pas que ce soit cela qui motive cette décision. Même parmi les opérateurs, tous ne sont pas pressés de voir la 5G arriver. Par exemple, Martin Bouygues a été entendu par le Sénat mi-juin. Il a clairement indiqué pour lui que ce n'était pas la priorité et qu'il fallait mieux accélérer sur le fait de faire disparaitre les zones blanches 4G. Et que la 5G, on pouvait regarder cela dans six mois. SFR est aussi un peu dans cet état d'esprit. Il n'y a donc pas d’unanimité sur le degré d’urgence.

Par ailleurs, c'est vrai que la 5G se met en place un peu partout. Mais par exemple, la Malaisie, un pays dont la croissance est très forte et qui est plutôt tourné vers l'avenir,  vient de repousser d'un an la mise en place de la 5G. Avec justement l'idée de prioriser pour l'instant la finalisation de la couverture 4G, ainsi que la couverture en fibre optique d'un certain nombre de zones. Ce n'est donc pas tout à fait absurde ou inconscient de vouloir prendre son temps. Il faut peut-être faire la 5G, mais avec un certain nombre de modalités et prendre le temps de réfléchir à la manière avec laquelle on veut la déployer.

La saturation du réseau vient du fait qu'il n'y a pas assez d'antennes pour tous les utilisateurs. La 5G peut-elle résoudre ce problème ?

Il y a une ressource qui est celle qu'elle est, c'est le spectre radioélectrique, utilisé par les réseaux de télécommunication dans diverses bandes de fréquences. Ensuite vous avez des technologies qui utilisent plus ou moins efficacement cette ressource, dans un endroit donné. Vous ne pouvez pas multiplier indéfiniment le nombre d'antennes, parce qu'après vous risquez d'avoir des problèmes d'interférences. En 4G, vous savez desservir une zone de X km2, pour quelques milliers d'utilisateurs, point. Concrètement, si vous utilisez un réseau, avec une même cellule radio, prévue pour 500 utilisateurs simultanés, le 501 doit attendre qu'un des 500 se déconnecte pour pouvoir se connecter. La différence avec la 5G, c'est qu'au lieu de 500 on pourrait probablement en avoir 5 000, voire beaucoup plus. C'est le genre de bénéfices technologiques qu'apporte la 5G dans les années à venir. L'autre bénéfice ce sera lorsque vous êtes sur le réseau, au lieu de bénéficier d'une bande passante d'un débit de l'ordre de 15 à 20 mégabits par seconde, vous serez peut être à 30 ou 50. Vous pourrez par exemple télécharger deux à cinq fois plus rapidement un fichier. Mais c'est moins prioritaire que le fait de pouvoir désengorger les réseaux dans des zones très denses.

La 5G consomme-t-elle forcément plus d'énergie que la 4G ?

Dans les circonstances actuelles, si on se borne à respecter le plan prévu, et bien on va rajouter de la 5G à de la 2G de la 3G de la 4G. Avec la 5G, on va rajouter dans le bâtiment qui contient ce qu'on appelle les équipements actifs (éléments qui permettent de passer les communications), quelques équipements spécifiques à la 5G, pour ensuite rajouter des antennes sur les mâts qui sont au-dessus. On va donc forcément augmenter la consommation d’énergie puisque les équipements existants continueront à fonctionner.

Si ce débat a lieu, il faudra donc aussi réfléchir sur la logique générale de déploiement de nos infrastructures de télécoms : sachant que j'ai des contraintes énergétiques à tenir, lorsque je rajoute des technologies nouvelles, il faut que je pense à enlever des technologies plus anciennes. Mais démanteler un réseau ça peut être aussi long que mettre en place un nouveau réseau, ça ne se fait pas en claquant des doigts, c'est donc une question à prendre au sérieux.

Mais à volume de données égal, la 5G consomme nettement moins que la 4G ?

Il est vrai que le réseau 5G, à pleine charge, permettra de transporter au moins dix fois plus de données que le 4G. Le ratio kilowatts par données transportées va être beaucoup plus faible. Mais c'est un calcul fictif, car cela ne fonctionne pas comme ça en réalité. Ce qui est clair c'est que les équipements 5G, en gros, à puissance maximale, consomment entre deux et trois fois plus qu'un équipement 4G. Donc même si l'efficacité énergétique est bien plus forte, en fait, la consommation énergétique va également augmenter. Et c'est ce qu'on observe en Chine, où les 200 000 ou 300 000 sites 5G installés provoquent l'inquiétude des opérateurs, parce qu'ils se rendent compte que les sites dans lesquels on a ajouté ces équipements 5G consomment trois fois plus qu'avant.

La spécificité d'un équipement télécom est que, même lorsqu'il est en veille active, s'il n'y a aucun trafic, il va consommer environ 50% de sa puissance maximale. Qu'il y ait ensuite plus ou moins de trafic, ça va influer sur la consommation réelle, mais c'est d'abord le fait qu'on ait ajouté des équipements qui va faire augmenter la consommation. Ce n'est pas comme dans nos appareils domestiques qu'on éteint ou qu'on rallume… Et qui mettent un certain temps à se réveiller lorsqu'ils sont en veille profonde. Les équipements télécoms, eux, ont besoin de se réveiller très rapidement de leur veille et consomment toujours une partie significative même lorsqu'ils ne travaillent pas vraiment. C'est un des problèmes de la technologie actuelle.

Y-a-t-il des innovations dans le domaine de l'optimisation énergétique des équipements ?

Il y a des choses à penser, oui, mais ils arriveront avec la 6G, qui est déjà dans les esprits. Elle devrait arriver vers 2028/29, et ça pourrait être un des objectifs assignés à cette technologie. Avoir un réseau qui consomme très peu quand il y a très peu de charges. Dans la 5G, ce mécanisme existe mais partiellement seulement. Il y a des études scientifiques qui travaillent à paramétrer la profondeur du sommeil de l'équipement. Plus vous augmentez la profondeur, moins vous allez consommer d'énergie. Mais à ce moment-là, vous aurez besoin de plus de temps pour le remettre en capacité d'établir une communication. Il y a donc une sorte de compromis à faire entre la qualité de service que l'on veut conserver et la consommation d'énergie. Je note qu'en Chine, ils n'ont pas fait de compromis. Les opérateurs ont coupé le réseau de telle heure à telle heure car il consommait trop.

 

Pourrait-on imaginer des usages réservés à des secteurs industriels ou à la médecine par exemple ?

Bonne question. C'est une technologie, donc c'est un standard, avec des équipements, etc… En France, quand on dit 5G on pense forcement au réseau public, comme la 3G, la 4G… Ce n'est pas forcément le cas ailleurs. L'Allemagne fait la différence par exemple. En parallèle des éventuels réseaux 5G publics qui vont se lancer, des réseaux privatifs 5G sont montés, internes à de grands campus industriels par exemple. Ces réseaux privatifs, ce n'est pas un problème sociétal, c'est un choix d'entreprise et une optimisation financière et technologique. Dans ce cas, l'entreprise arbitre entre la 5G et d'autres technologies. Notamment pour automatiser leur processus en temps réel, comme c'est le cas dans le cas des usines 4.0 par exemple. C'est la deuxième chose qui reste trop ambiguë en France : même si on ne déploie pas à grande échelle de 5G publique, rien n'empêche d'avoir des réseaux 5G privatifs. Ce sont deux choses différentes. Après on peut penser qu'il faut faire passer les réseaux privatifs sur les réseaux publics, et les opérateurs peuvent avoir un intérêt à ce que ce soit le cas. Mais ça n'est pas le même problème que d'assurer une couverture publique en 5G. Dès qu'on creuse, on s'aperçoit donc qu'il y a des choses qui méritent d'être précisées. J'ai toujours appris que pour trouver une solution à un problème, il faut déjà arriver à bien le poser... Si au départ, il est mal posé, on risque d'avoir des controverses pendant longtemps tout en passant à côté de la bonne solution.

Faut-il attendre le rapport de l'Anses sur les effets des ondes ?

Il y a plusieurs rapports en cours. Le Sénat avait saisi le Haut Conseil pour le climat pour avoir un éclairage sur l'impact environnemental de la 5G. J'imagine qu'il sera rendu dans quelques semaines ou quelques mois. Sur les aspects sanitaires, je suis beaucoup moins compétent. Mais j'ai compris pour l'instant que ce qui se disait c'était que la seule chose qu'on sait, c'est qu'on ne sait pas... Au mieux, on pourrait savoir au début de l'année prochaine, sur la base des expérimentations en cours. Donc attendre toute ces conclusions n'implique pas un décalage de trois ans… Rien n'empêche d'avoir un débat en parallèle, qui peut être nourri par des éclairages d'experts divers et variés. Est-ce qu'on veut vraiment inonder nos foyers d'objets connectés ? Quels sont les choix qu'on veut privilégier ? Et comment fait-on en sorte que cette technologie aide prioritairement à résoudre le problème environnemental et énergétique, plutôt que de le rendre plus compliqué. Il me semblait que c'était une orientation qui avait été prise, il me semble par conséquent bon qu'elle soit mise en œuvre dans le cadre de la 5G. 

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