Pour les industriels, la flambée des prix de l’énergie vire à un casse-tête insoluble. « Les prix sont devenus fous. Début septembre, les prix de gros d’électricité ont dépassé le record historique de 93 euros. Fin septembre, ils étaient à 118 euros et le 5 octobre, on en est à 152 euros pour une livraison en 2022 », constate Julien Teddé, le directeur du courtier Opéra énergie.
L’électricité n’est pas la seule concernée. Sur le marché européen du gaz, les prix ont été multipliés par plus de cinq depuis le début de l’année. L’équation est particulièrement délicate pour les secteurs où l’énergie pèse lourd dans les coûts de production. C’est le cas de la sidérurgie, la chimie, l’agroalimentaire et l’industrie du papier. « Même les industriels partiellement couverts pour 2022 commencent à paniquer », reconnaît Nicolas de Warren, le président de l’Uniden, qui regroupe les industries énergie-intensives.
Facture à 8 millions d'euros
« C’est du jamais-vu. Nous avons été pris de court », abonde Pierre Fauvarque, le directeur des achats de Kem One. Le chimiste, qui est l’un des gros producteurs de PVC en Europe, a vu sa facture énergétique grimper de 8 millions d’euros sur un mois, en septembre. Et ses coûts énergétiques sont passés de 15% environ de son chiffre d’affaires en temps normal, à près de 25%. Une partie de ses besoins d’approvisionnement est couverte par des contrats long terme. Mais pas tout, loin s'en faut.

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« Neuf années sur dix, la moyenne des prix d’achat en spot sur le marché est plus faible que les contrats calendar de livraison à douze mois. Un acheteur qui ne se couvrait pas s’en sortait mieux, même si nous n’achetions pas à 100% en spot », remarque Pierre Fauvarque, dont les huit usines européennes consomment 4 TWh par an de gaz et d’électricité.
D’autant que le risque inverse existe aussi. Avant ces dernières semaines, le chimiste était encore échaudé par la situation de mars-avril 2020, où les prix de l’énergie se sont effondrés, très loin des niveaux de prix sécurisés par ses contrats long terme. « L’objectif était plus d’être à 50% qu’à 90% de couverture », reconnaît Pierre Fauvarque, qui doit maintenant faire le dos rond.
Stratégies de couverture différentes
En France, les entreprises disposent de davantage d’amortisseurs face à la flambée des prix de l’électricité que sur celle du gaz. Une partie des approvisionnements des industriels se fait par l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique, l'Arenh. Chaque année, EDF met sur le marché à ses concurrents 100 TWh à un prix fixe de 42 euros/MWh, près de trois fois plus faible que le prix de gros pour 2022.
Ce qui ne permet pas de couvrir tous les besoins, alors que l’industrie consomme environ 120 TWh d’électricité par an, dont 70 concentrés dans les secteurs électro-intensifs, selon l'Uniden. Pour atténuer la volatilité des prix de marché, les industriels les plus électro-intensifs ont aussi accès au contrat de long terme Exeltium, signé en 2005 entre EDF et 27 groupes industriels, qui leur assure la livraison de 7 Twh à un prix négocié sur 24 ans.
Mais en moyenne, « environ 20 à 30% de la facture des électro-intensifs dépend des prix de gros », remarque Nicolas de Warren. Les situations sont contrastées en fonction des stratégies de couverture des entreprises. « Ceux pour qui la crise actuelle est la plus indolore, sont ceux qui ont souscrit des contrats de long terme sur trois ans », souligne Julien Teddé. « Cela reste une bonne option à faire en ce moment, car les prix pour 2023 et 2024 sont relativement élevés, mais encore raisonnables par rapport à ceux de 2022 », estime le courtier.
Marges de manoeuvre réduites
La rapidité du retournement du marché a surtout pris certains industriels à revers. «Après le Covid, les entreprises manquaient de visibilité au début de l’année sur leurs carnets de commande pour s’engager sur leurs besoins », reconnaît Julien Teddé, alors que les contrats d’électricité pour bénéficier de l’Arenh en 2022 vont devoir être souscrits avant mi-novembre. A court terme, les entreprises qui le peuvent vont répercuter sur leurs clients les hausses de leurs coûts de l’énergie.
Le fabricant d’alumines Alteo a déjà prévenu qu’il appliquerait une surcharge temporaire sur ses produits pour compenser ses hausses de coûts. Pour l’instant, les pénuries de matières premières tirent la demande dans de nombreux secteurs et les marges des électro-intensifs n’ont pas été entamées au troisième trimestre. « Mais il pourrait y avoir des pincements de marges très forts au dernier trimestre », s’inquiète Nicolas de Warren. Certains industriels pourraient être amenés à réduire leur production, si les prix continuent à monter. « On ne peut plus se couvrir maintenant de toute façon », considère Philippe Fauvarque.
A court terme, la piste de sortie serait d’augmenter le plafond de l’Arenh, alors que les industriels électro-intensifs profitent déjà de taxes réduites sur l’énergie. L’Uniden comme le Clee, qui regroupe les grands consommateurs industriels de gaz et de l’électricité, plaident pour augmenter à 150 TWh la quantité d’électricité cédée par EDF à ses concurrents au titre de l’Arenh. La solution impliquerait d’obtenir le feu vert de Bruxelles et elle obligerait à réévaluer le prix de l’Arenh. Pour l'heure, le gouvernement y a opposé une fin de non-recevoir.



