Ces derniers jours, le norvégien Yara a décidé de réduire de 40% la production d’ammoniaque de ses sites européens. En Grande-Bretagne, son concurrent américain CF industries a carrément arrêté ses deux usines d’engrais pour une durée indéterminée. La cause dans les deux cas : la flambée des prix du gaz, qui renchérissent les coûts de production. Envol des prix de l’électricité dans tous les pays européens, faillites de fournisseurs d’énergies en chaîne au Royaume-Uni… La hausse des prix du gaz naturel a des effets en cascade. « L’agriculture pourrait faire face à des difficultés d’approvisionnement en engrais, ce qui augmenterait les coûts de production lors de la prochaine récolte. Les industries de la viande et des boissons gazeuses font déjà l’objet de pénuries de CO2, qui est un coproduit de la production d’ammoniaque », détaille Fitch. Sur le marché TTF néerlandais, référentiel des prix européens du gaz naturel, les prix dépassaient les 73 euros par MWh le 21 septembre, contre 13 euros un an plus tôt.
Pourquoi les stocks sont au plus bas en Europe ?
« L’augmentation récente des prix du gaz naturel est le résultat de facteurs multiples » rappelle le directeur de l’agence internationale de l’énergie Fatih Birol. Même si l’industrie est une grosse utilisatrice de gaz, la consommation globale est très corrélée à la météo. Le pic de consommation intervient en hiver, lorsque les besoins en chauffage sont importants. Or, l’hiver 2021 a été long en Europe et froid. Alors que les capacités de stockage étaient bien remplies fin 2020, celles-ci se sont fortement dégarnies, jusqu’à atteindre un point bas, en dessous de 30% de leur niveau habituel à la fin de l’hiver.
Habituellement, l’été permet de reconstituer ces réserves. Mais cette année, cette étape s’est avérée beaucoup plus compliquée. Depuis début 2021, la demande mondiale est robuste partout dans le monde. Résultat : les stockages sont toujours à leur plus bas niveau depuis 2015, alors qu'approche la période hivernale. Selon Fitch, ils sont remplis à 72% de leurs capacités, contre 86% en moyenne les cinq années précédentes.
Est-ce la faute de Gazprom ?
L’Agence internationale de l’énergie a pointé du doigt le géant russe dans les difficultés d’approvisionnement de l’Europe. « La Russie pourrait faire plus pour augmenter la quantité de gaz disponible en Europe et s’assurer que les réserves de stockage se remplissent suffisamment avant la saison hivernale », a souligné l’agence créée par les pays de l’OCDE dans les années 1970. Une quarantaine de parlementaires européens réclament à la Commission européenne d’enquêter sur le comportement de Gazprom, qui assure à lui seul le tiers de l’approvisionnement de l’Europe en gaz, et une possible manipulation du marché. Des accusations reprises par la ministre américaine de l’Energie. Malgré la hausse des prix, le groupe russe se contente d’assurer ses contrats d’approvisionnement de long terme. « Contrairement aux autres années, Gazprom n’a pas offert de volumes supplémentaires en septembre via sa plate-forme de ventes électroniques », où se négocient les contrats court terme.
Depuis mi-septembre, Gazprom a pourtant enfin achevé la construction de son gazoduc controversé Nord Stream 2. Mais il attend la certification par le régulateur allemand pour commencer son exploitation opérationnelle, un processus qui pourrait prendre quatre mois minimum, a prévenu le régulateur. Ce sera trop tard pour alléger les tensions d’approvisionnement cet hiver. De quoi inciter Gazprom à réduire ses livraisons à l’Europe pour faire pression sur le processus ? Le géant gazier a un intérêt financier à accélérer Nord Stream 2. En utilisant le gazoduc, qu’il détient à 100%, le groupe économise les taxes de transit dont il doit s’acquitter sur les autres itinéraires.
Sans nier un possible jeu de Gazprom, Vitaly Yermakov, chercheur à l’institut pour les études sur l’énergie d’Oxford, juge que la Russie ne peut pas forcément faire plus à court terme. Au premier semestre, les livraisons russes ont pratiquement retrouvé leur niveau de 2019. Une partie de la production domestique a été utilisée pour reconstituer les capacités de stockage russes. « La Russie n’est pas en train de manquer de gaz, mais cela demande du temps, de l’argent et des assurances contractuelles », pointe Vitaly Yermakov. A plus long terme, la Russie veut diversifier ses exportations, avec l’ouverture de nouveaux pipelines vers la Chine et de capacités de GNL, ce qui mettra davantage l’Europe sous pression lorsque celle-ci aura un besoin urgent de gaz.
L'Europe peut-elle se tourner vers d'autres fournisseurs ?
L’Asie a connu aussi un hiver froid. Cet été, la sécheresse au Brésil - qui a réduit la production d’hydroélectricité- et dans le sud de la Chine ont encore fait grimper les besoins en gaz. Résultat : les prix du GNL flambent partout et l’Europe peine à rivaliser avec l’Asie, où les prix spot sont encore plus élevés qu’en Europe, pour se fournir en GNL américain ou qatari. Aux Etats-Unis, un lobby représentant les grands secteurs industriels consommateurs de gaz réclame par ailleurs au gouvernement américain de suspendre les exportations de GNL pour éviter une flambée des prix nord-américains.
Dans le même temps, la production de gaz naturel européen est en fort recul. Le gisement de Groningen aux Pays-Bas, principal producteur de gaz de l’Union européenne, voit sa production décliner rapidement depuis l’an dernier. Même si l’Algérie a augmenté ses livraisons au premier semestre, celles-ci compensent les exportations moindres de la Norvège et du Royaume-Uni, pour cause de maintenance. « Les prix pourraient rester élevés jusqu’à la fin de l’hiver et la saison de chauffage », prédit Fitch rating.
Même si Nord Stream 2 était mis en service à la fin de l’année, Gazprom estime qu’il pourrait acheminer 5 milliards de m3 supplémentaires vers l’Europe en 2021, ce qui ne changera pas durablement la donne.



