Stellantis pourra-t-il accueillir tous les salariés qu’il souhaite ramener au bureau ? Pionnier du télétravail, mis en place en 2019 et devenu massif après le Covid, le constructeur automobile veut faire revenir ses collaborateurs au bureau au moins deux jours par semaine dans un premier temps, trois jours à terme. Aujourd’hui, ils n’y viennent plus qu'une journée et demi en moyenne par semaine. Les premiers retours sont prévus dès le 1er juin, puis s’échelonneront dans le temps.
L’accord social de 2019 signé chez PSA, remis à jour en 2021 avec le Covid, permettait jusqu’ici de télétravailler jusqu’à 15 jours par mois. Près de la moitié des 8650 salariés bénéficiant d’un avenant «télétravail» ont choisi cette durée maximale. Pris d’affilée, ces jours pouvaient se traduire, chaque mois, par trois semaines d’absence et une semaine sur site seulement. La moitié des salariés bénéficiant du télétravail sont rattachés au site tertiaire de Poissy (Yvelines), les autres aux sites de R&D de Sochaux (Doubs), Carrières-sous-Poissy et Vélizy (Yvelines). Ils travaillent majoritairement dans la R&D.
Sans s’opposer frontalement à ce retour en arrière, les syndicats demandent de la souplesse et une gestion au cas par cas. Force ouvrière réclame par exemple une mise en oeuvre début septembre, pour laisser le temps aux salariés de s'organiser. «Nous avions prévenu la direction qu’il ne fallait pas aller trop loin, qu’on devait faire attention à la cohésion sociale, remarque Laurent Oechsel, délégué syndical central de la CFE-CGC chez Stellantis. Après le Covid, la mise en place du télétravail a été assez violente, le retour de balancier l’est tout autant. Nous demandons aux ressources humaines de regarder les fonctions et de faire du cas par cas. Il ne faut pas que le dogmatisme impose trois jours de présence à tout le monde.»
Celui qui ne travaille qu’avec l’Inde et le Maroc, par téléphone, sans échanger avec des collègues en France, a-t-il besoin de revenir au bureau, interroge le leader syndical ? La CFE-CGC a consulté les salariés mi-avril, et recueilli 3500 réponses, «très variées», souligne Laurent Oechsel. C’est en région parisienne qu'ils sont les plus réticents au retour à trois jours de présentiel. 70% de ceux de Poissy jugent que les conséquences seront lourdes ou très lourdes pour eux, évoquant essentiellement des difficultés de trajet. 20% d’entre eux ont déménagé après l’accord précédent sur le télétravail. «Exiger de ceux qui sont partis vivre en Normandie qu’ils fassent le trajet 3 jours par semaine aurait un impact énorme pour eux», note le délégué CFE-CGC. Dans leurs témoignages, certains salariés évoquent des problèmes de garde alternée, des engagements associatifs, ne comprennent pas ce revirement qui bouscule leurs choix de vie...
Ressouder les équipes
C’est le patron par intérim du groupe, John Elkann, qui a souhaité des équipes plus présentes, «pour accueillir les nouveaux arrivants, pour renforcer le sentiment d’appartenance à l’entreprise, et parce qu’il y a des moments où on a besoin d’augmenter les temps d’échanges, quand on travaille sur un projet de R&D par exemple», précise un porte-parole du groupe automobile. Qui promet une mise en place «intelligente» des nouvelles règles. «On est ouvert, cela se fera en concertation avec les managers et les équipes», poursuit-il. Tous les pays où Stellantis est présent sont concernés par ce recul, en train d'entrer en vigueur progressivement.
L’organisation du travail s’annonce compliquée. Stellantis a profité du télétravail, fortement poussé par son ancien dirigeant Carlos Tavares, lui-même au Portugal une semaine par mois, pour réorganiser ses espaces de travail. Il n’y a plus de place pour tout le monde, ni sur les parkings, ni sur les plateaux, ni à la cantine… «En région parisienne, tout le monde va progressivement migrer vers le Green Campus de Poissy, où les bureaux nouvelle génération offrent plus de salles de créativité, de réunion, poursuit le représentant du groupe. On va organiser des présences tournantes en fonction des équipes, avec une raison de venir au bureau. En région, nous avons fait de gros travaux dans les espaces de R&D pour favoriser le travail en équipe.»
L’accord social sur le télétravail a toujours prévu sa réversibilité. Il suffit d'envoyer un nouvel avenant au contrat de travail. Refuser de le signer signifiera tout simplement un retour à la case "5 jours de présentiel". «On fera tout pour ne pas en arriver là», conclut le porte-parole du groupe. Côté syndical, on espère aussi que la direction ne prendra pas de décision brutale. «On veillera à ce que tout le monde soit traité avec équité, et non en fonction de la position du manager, pro ou anti-télétravail», conclut Laurent Oechsel.



