Le profil financier du nouveau directeur général d'Atos inquiète les salariés pour leur avenir

Avec le nouveau changement de directeur général, le cinquième depuis 2019, Atos donne la priorité à son redressement financier. Une posture qui renforce le sentiment des salariés d’être les grands oubliés de la stratégie de l’entreprise, au seul profit des actionnaires et créanciers.

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Atos se dote d'une gouvernance purement financière

Atos a annoncé, le 15 janvier, la nomination de Paul Saleh, jusqu’ici directeur financier, au poste de directeur général en remplacement d’Yves Bernaert, qui a démissionné à la suite «d’une différence de point de vue sur la gouvernance pour ajuster et exécuter la stratégie» avec Jean-Pierre Mustier, président du conseil d’administration. Ce remaniement au sommet, le cinquième depuis le départ de Thierry Breton en 2019, donne à Atos une gouvernance financière : Jean-Pierre Mustier, qui a pris en octobre 2023 la présidence du conseil d’administration, est un ex-banquier de la Société Générale.

Sa nomination est accueillie avec stupeur par les 105 000 salariés du groupe dans le monde, dont environ 10 000 en France. Il est vécu comme un énième épisode de l’instabilité chronique de la gouvernance, alors que l’entreprise traverse une crise financière aigue proche de l’insolvabilité.

Paul Saleh, DG d'AtosAtos
Paul Saleh, DG d'Atos Paul Saleh, DG d'Atos

Paul Saleh, nouveau directeur général d'Atos. © Atos

Les syndicats dénoncent ce changement comme un virage financier au seul profit des actionnaires et créanciers. Et, surtout, aux dépens des salariés, qui restent les grands oubliés de la stratégie de l’entreprise. «Le fait d’avoir placé un financier à la tête d’Atos n’est pas une bonne nouvelle pour les salariés, indique à L’Usine Nouvelle Lionel Ducler, délégué central CGT. Il est clairement là pour négocier le refinancement de la dette avec les banques. Nous craignons l’activation d’une procédure de conciliation et de sauvegarde, qui impliquerait de nouvelles réductions d’emplois en plus des 15% de réduction des effectifs dans le monde, dont 800 à 900 postes en France annoncés en 2022.»

Urgence du refinancement de la dette

Début janvier, Atos a révélé un endettement de près de 5 milliards d’euros, bien supérieur au chiffre officiel d’environ 3 milliards d’euros communiqué auparavant. Les échéances de remboursement débutent en mai 2024. L’urgence est donc au refinancement de la dette, pour éviter une procédure de conciliation et de sauvegarde qui pénaliserait les actionnaires.

La nomination en octobre 2023 d’Yves Bernaert, un expert chevronné du numérique issu du groupe américain Accenture, au poste de directeur général, a fait naître l’espoir chez les salariés d’un retour à une stratégie industrielle après quatre années de gestion financière. Peine perdue. Il n’aura passé que 102 jours à son poste. Les salariés accueillent son successeur avec angoisse et scepticisme.

«Paul Saleh est une grande pointure dans son domaine, précise à L’Usine Nouvelle Karine Dran, coordinatrice de la CGC-CFE au niveau du groupe. Mais c’est un financier. C’est important pour trouver une solution à l’endettement. Mais cela ne réglera pas les problèmes de fond. Pour cela, il nous faudrait un dirigeant industriel, proche du terrain, avec une vision et une feuille route claires. C’est ce qui manque cruellement à la tête groupe depuis plus de quatre ans.»

Un porte-parole d'Atos réfute la posture finacière de la direction générale et rappelle que Paul Saleh est un ingénieur, diplômé de l'université du Michigan, et qu'il a occupé différents postes, dont celui de directeur général de Gainwell Technologies. Il souligne également la nomination récente de Carlo d'Asoro Biondo, un expert du numérique venant de Google, au poste de directeur général adjoint. "Ces deux dirigeants chevronnés vont épauler Jean-Pierre Mustier pour adresser la question de la dette du groupe tout en préservant l’intérêt social de l’entreprise et de ses employés, une priorité à laquelle il s’est engagé avec l'ensemble du Conseil d'administration", promet-il.

Communication interne lacunaire

Les salariés voient les directeurs généraux défiler, mais ne perçoivent aucun changement positif. S'ils sont submergés par les informations qu’ils apprennent via la presse, la communication interne reste lacunaire. «A chaque nouveau directeur général, le procédé de communication et le message aux salariés restent les mêmes, rapporte Lionel Ducler. Il le fait par une conférence Web en anglais et dit : ne vous inquiétez pas, nous allons nous en sortir mais nous devons nous serrer les coudes. Pas de chiffres précis sur la situation financière de l’entreprise. Pas d’information sur les projets de cessions d’activités. Tout cela nous l’apprenons au jour le jour par le seul canal de la presse.»

Depuis l’arrivée de Jean-Pierre Mustier à la tête du conseil d’administration, en remplacement de Bertrand Meunier, la direction joue la carte de la transparence en multipliant les communiqués. Mais cette communication reste orientée exclusivement vers les investisseurs et les marchés financiers. Les syndicats reprochent d’oublier les salariés. «Avec la valse de directeurs généraux et l’avalanche de communiqués ces derniers mois, les salariés sont plus que jamais pessimistes sur l’avenir du groupe, affirme le délégué CGT. Nous en venons à nous demander s’il y a encore un pilote dans l’avion. Cela commence à soulever aussi des interrogations chez les clients. Dans ce contexte d’incertitude, certains hésitent à renouveler leurs contrats. Si les clients existants continuent à nous faire confiance, c’est grâce au travail des salariés et non à celui de la direction. »

Dès l’annonce en juin 2022 du plan de scission d’Atos en deux entreprises, Tech Foundations sur les activités historiques d’infogérance, et Eviden sur les activités du digital, de la cybersécurité et du calcul intensif, les salariés vivent dans la hantise du démantèlement du groupe et de sa vente par appartement. C’est-ce qui est en train d’arriver. Trois actifs, jugés non stratégiques, d’un montant de 700 millions d’euros, ont été cédés ou sont en train de l’être : l’activité en Italie au fournisseur local de services numériques Lutech, les communications unifiées au canadien Mitel Networks et les services de décarbonation au français Schneider Electric.

Accélérer les discussions avec Daniel Kretinsky

Mais l’opération la plus importante reste le projet cession de Tech Foundations à EPEI, le groupe de l’homme d’affaires tchèque Daniel Kretinsky, pour 1 euro symbolique. Les discussions en vue d’en changer certains termes, dont le prix de vente, en faveur d’Atos trainent. L’ancien directeur général Yves Bernaert se serait montré exigent vis-à-vis d’EPEI... au risque de faire capoter la transaction. Son successeur Paul Saleh a pour mission d’accélérer les négociations avec l’espoir d’aboutir à un accord définitif avant la fin janvier. Le président du conseil d’administration, Jean-Pierre Mustier, tient à conclure cette transaction alors qu’il ne dispose d’aucun autre repreneur potentiel. Mais avec cette vente, Atos perdrait la moitié de son effectif et de son chiffre d’affaires.

La direction est également engagée dans des discussions avec Airbus pour lui vendre sa division Big data et sécurité (BDS), la pépite d’Eviden regroupant les activités cybersécurité, calcul intensif et quantique. La période de «due diligence » commence cette semaine avec l’espoir de conclure un accord en mars.

La fin d'Atos dans tous les esprits

La direction n’entend pas en rester là : elle envisage la cession d’autres actifs d’Eviden d’une valeur de 400 millions d’euros. Celle de Worldgrid, l’activité de services informatiques et sécurité dédiés aux infrastructures d’énergie, dont les centrales nucléaires, est sur toutes les lèvres. Le département digital, c’est-à-dire Eviden hors BDS et Worldgrid, serait enfin lorgné par le groupe canadien de services numériques CGI. Onepoint, qui ne cesse de monter dans le capital d’Atos, convoite également cette activité résiduelle.

«Les salariés regardent aujourd’hui où ils sont, constate Lionel Ducler. Ceux chez BDS espèrent être repris par Airbus. Ailleurs, l’avenir n’est pas rose et les gens s’inquiètent sur leur avenir.» Daniel Kretinsky promettrait le maintien de l’emploi dans Tech Foundations pendant deux ans. Les salariés de cette entité craignent un plan massif de réduction de l’emploi après ce sursis. Seule consolation, ils espèrent avoir les moyens de transformation de cette entreprise qui plombe Atos à cause de la migration des clients vers le cloud.

Selon les syndicats, les salariés les plus inquiets sont ceux se trouvant dans le périmètre Digital d’Eviden (hors BDS et Worldgrid). Les interrogations tournent autour de la viabilité de cette activité résiduelle. Paradoxalement, ces salariés en viennent à espérer son rachat par CGI. La fin d’Atos est déjà dans toutes les têtes.

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