A quelques mètres au-dessus du sol, l’appareil se stabilise. Les huit moteurs électriques de cet Hercules 20 font léviter une masse de plus de 15 kg. Des buses, disposées le long des deux bras de ce drone de 3 mètres d’envergure, jaillit une bruine. Pas de pesticide ici, mais de l’eau. Sur ce terrain de 200 mètres de longueur, à Plailly (Oise), les équipes de Drone Volt affinent leur prochaine conquête commerciale.

(Crédits photos: Pascal Guittet)
« L’agriculture est un marché très prometteur pour les drones capables d’effectuer de l’épandage ciblé et précis, de quoi réduire l’impact environnemental", se félicite Marc Courcelle, le directeur général. La santé de cette PME, fondée en 2011 et implantée à Villepinte (Seine-Saint-Denis), semble florissante. Des clients prestigieux (RTE, Total, Enedis…), la création d’un centre de formation, le rapprochement avec Hydro Québec pour développer un drone capable de mesurer le courant dans les lignes électriques sans l’interrompre, l’acquisition finalisée cette année du hollandais Aerialtronics détenant un savoir-faire dans l’intelligence artificielle… Un tableau idyllique ? Pas tout à fait. « Pour le moment, Drone Volt a consommé pour les besoins en R & D du cash sur fonds propres sans générer de bénéfices », confie Dimitri Batsis, le président du conseil d’administration. Quant au chiffre d’affaires, de 7,1 millions d’euros en 2019, il s’effrite depuis plus de deux ans…

À l’image de Drone Volt, les acteurs français du drone civil professionnel sont en mal de croissance. Quasiment aucun n’est rentable. Un constat qui tranche avec les espoirs qu’avait générés la réglementation de 2012, positionnant la France aux avant-postes de cette révolution high-tech annoncée. « Certaines perspectives enthousiastes nées dans la foulée de la réglementation sont confrontées à la réalité et se concrétisent moins vite que prévu », confirme Patrick Cipriani, directeur de la sécurité au sein de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC). Le marché français stagnerait autour de 250 millions d’euros. « La filière française, toutes activités confondues, ne représente que 10 000 emplois, dont un millier lié à la construction de drones », évalue Carine Donzel, l’adjointe du sous-directeur de la construction aéronautique (SDC) à la DGAC. Les quelque 9 000 exploitants professionnels répertoriés démontrent bien une démocratisation du drone, près de 50 000 engins de plus de 800 grammes étant utilisés. Mais pas la constitution d’une filière industrielle forte : il s’agit pour l’essentiel de TPE.

Les champions nationaux dépassés par la Chine
Pourquoi la France, nation aéronautique, n’a-t-elle pas su faire éclore d’acteur d’envergure internationale ? « Les acteurs de petite taille n’arrivent pas à bien travailler avec les grands industriels de la filière aéronautique, tels que Thales, Airbus, Safran et Dassault », regrette un entrepreneur, malgré la création en 2015 du Conseil pour les drones civils (CDC) au sein de la DGAC. Les courroux ne manquent pas de la part des dronistes, entre une réglementation trop contraignante, le manque de contrats d’envergure de la part des grands donneurs d’ordres et l’absence d’un plan de soutien des pouvoirs publics. « Jusqu’à présent, nous n’avons pas observé de vision étatique de la filière industrielle drones en France, déplore Bastien Mancini, le directeur général de Delair. Preuve en est l’absence d’ETI spécialisées, qui sont pourtant les seules capables d’exister dans la compétition mondiale. » Les acteurs qui ont pris du poids sont extrêmement rares. Malgré leurs succès, les Delair, Drone Volt, Azur Drones, Delta Drones, Elistair, Novadem et autres Squadrone System ne peuvent encore prétendre au titre de champion national. Pas même Parrot…
Plus que tout autre, Parrot a subi de plein fouet la déferlante des drones asiatiques, comme l’explique Henri Seydoux, son PDG [lire son entretien ici]. Un choc : son chiffre d’affaires est passé de 326 millions d’euros en 2015 à 76 millions d’euros en 2019, sur fond de réduction d’effectif. Les drones de loisirs performants et peu coûteux du chinois DJI ont laminé l’offre des acteurs français, expliquant en bonne partie leur moindre croissance. D’où la ruée générale observée aux alentours de 2016 et 2017 vers des usages professionnels spécifiques associés à du traitement de données, et, dans le même temps, à une internationalisation rendue nécessaire en raison de la faiblesse du marché français. Une montée en maturité qui commence à porter ses fruits.
C’est le cas pour Delair, l’un des rares à s’être positionnés dès le début sur les usages professionnels et à avoir misé sur le traitement des données captées par les engins. « Notre plate-forme Alteia offre des solutions automatisées de reconnaissance visuelle de métiers spécifiques grâce à des algorithmes d’intelligence artificielle », détaille Bastien Mancini. D’abord concentrée sur l’inspection des infrastructures industrielles, la PME toulousaine (Haute-Garonne) de 110 salariés mise de plus en plus sur le marché de la sécurité : ses drones sont opérés par la SNCF et RTE, mais aussi par la Garde nationale au Niger pour la lutte antiterroriste et par les services de police en Europe de l’Est et en Asie du Sud-Est pour la surveillance aux frontières. Son projet de drone à hydrogène, au moins trois fois plus autonome, pourrait offrir de nouveaux débouchés.
C’est le segment qui cristallise toutes les attentions : la sécurité, associée à des solutions automatisées pour en augmenter la valeur. « Après des années de tergiversations, nous avons fait le choix d’un produit et d’un cas d’usage uniques, la surveillance et la sécurité aérienne automatisée », relate Stéphane Morelli, le responsable des affaires publiques d’Azur Drones. Depuis 2019, le constructeur de 55 salariés installé à Mérignac (Gironde) opère le système Skeyetech, un drone multirotors qui effectue des rondes de surveillance sans télépilote au niveau déjà d’une dizaine de sites sensibles en France, dont le port de Dunkerque (Nord), et des installations de grands industriels de l’énergie. Dans son viseur : le Moyen-Orient, où des contrats pourraient bientôt aboutir. Même tendance chez Delta Drone, qui, malgré sa courte histoire, aura connu l’éviction de ses fondateurs ainsi qu’un PSE. « Nous nous concentrons désormais sur quatre segments, à savoir la sûreté et sécurité, l’événementiel, l’inventaire et les mines, détaille Christian Viguié, son PDG. Le premier segment est l’un des plus prometteurs. » L’entreprise grenobloise (480 salariés), présente en Afrique du Sud depuis 2016 via l’acquisition de RocketMine, est depuis peu en République tchèque et lorgne l’Australie.
Poussés dans leurs retranchements, les acteurs français vont devoir aller un cran plus loin. « Les drones de DJI, utilisés par certains opérateurs français, sont devenus la référence pour nombre d’usages professionnels », assure Baptiste Simonot, le président de la Fédération professionnelle du drone civil [lire son interview ci-dessous]. D’où la nécessité de viser des applications encore plus complexes : les longues distances et le transport de marchandises. Deux applications que la nouvelle réglementation européenne – entrant en vigueur à partir de la fin décembre – devrait faciliter. Problème : le vol hors vue et au-dessus de zones urbaines impose des conditions drastiques de sécurité. « Comprenant que la valeur du marché était non dans les drones eux-mêmes, mais dans le traitement des données, les acteurs ont tout misé sur cet aspect, analyse Séverine Charmant, la secrétaire générale du Conseil pour les drones civils. La plupart n’ont pas assez investi dans la sécurité des appareils, mais certains commencent à en prendre conscience. »
La sécurité comme levier de croissance, un concept loin de faire consensus. Et pour lequel le Comité pour les drones civils (CDC) de la DGAC encadre plusieurs projets de recherche visant à développer des niveaux de fiabilité comparables à ceux de l’aviation. Ce qui pousse un acteur traditionnel à se jeter dans la mêlée : Thales, resté discret jusqu’à présent. « Nous nous concentrons sur les drones capables d’opérer à au moins 100 km pour des missions de surveillance », explique Marc Duval-Destin, le responsable stratégie avionique de vol de Thales et coordinateur du programme drones. Pour aller sur ce segment, il faut être en mesure de prouver que le drone est capable de se maintenir dans un corridor. » Le groupe s’attelle à rendre ses systèmes de navigation et autres calculateurs plus compacts, plus légers et moins chers : ils équiperont des drones conçus par Rexiaa. Les travaux de recherche, effectués notamment avec l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (Onera), devraient aboutir aux premières offres commerciales en 2023.
Rapprochement fructueux avec l’aéronautique
Thales est en relation avec l’un des rares dronistes à avoir misé dès le début sur la sécurité, pour lui fournir ses solutions de sécurisation : Atechsys, une TPE de 25 salariés située à Pourrières (Var). « L’enjeu est de proposer un service par drone sécurisé aligné avec l’économie du marché visé », résume Moustafa Kasbari, son président. Depuis 2014, Atechsys expérimente un drone de livraison de colis express pour La Poste dans le Var et en Isère, plus efficace dans ces zones montagneuses que le transport routier. « Nous avons prouvé la fiabilité et la rentabilité de ce système et nous devons nous structurer pour un déploiement à grande échelle », déclare le dirigeant. Moins retentissant qu’Amazon, Atechsys est en train de se positionner sur le marché de la livraison. Cette proximité entre un grand industriel et une PME laisse entrevoir comment la filière pourrait sortir par le haut de l’ornière actuelle. « Les pure players, ultra-dynamiques et innovants, et les acteurs de l’aéronautique, experts en matière de sécurité, cohabitent pour le moment, observe Henry de Plinval, le directeur du programme drones de l’Onera. C’est leur rapprochement par les usages complexes qui fera vraiment émerger un marché. » Et pourrait jeter les bases d’une jeune filière qui ne demande qu’à croître.
En Normandie, bientôt des vols en essaim

Les drones auraient-ils permis de mieux évaluer la dangerosité du panache de fumée, lors de l’incendie de l’usine Lubrizol, à Rouen (Seine-Maritime) en 2019 ? Leur usage pourrait en tout cas être amené à se développer en Normandie. Dans le cadre du programme Le Havre Smart Port City, retenu dans le troisième programme d’investissements d’avenir, le Centre d’innovation drone normand (CIDN) a lancé un projet de déploiement d’un essaim d’engins autonomes capables soit d’évaluer en temps réel un incident de type industriel, soit de mesurer la qualité de l’air hors incident. Des expérimentations ont été menées à la fin septembre pour le vol en essaim, notamment avec des chercheurs de l’université Le Havre Normandie et le fabricant Squadrone System. Du côté de la mesure de la qualité de l’air, des tests ont été effectués en octobre avec le constructeur de drones Abot et l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris), avec le suivi réel d’un incendie provoqué pour l’occasion. « Le système complet doit gagner en maturité, précise Samuel Cutullic, le responsable recherche, technologie et innovation au sein de Normandie Aerospace, membre fondateur du CIDN. On peut imaginer que des premiers vols en essaim opérationnels auront lieu d’ici un à deux ans. »
Baptiste Simonot, président de la Fédération professionnelle du drone civil
« Améliorer la fiabilité pour accéder aux usages à haute valeur ajoutée »

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Comment expliquer le passage à vide de votre Fédération ?
La Fédération a pu donner l’impression d’un flottement depuis un peu plus d’un an. Il faut dire que trois présidents se sont succédé durant cette période, dont moi, qui suis arrivé en septembre. Nous avions besoin d’une importante restructuration pour redevenir un lieu d’échange. C’est ce à quoi je me suis attelé depuis mon arrivée, concernant notamment la formation, la normalisation et la transition réglementaire européenne. -
Quels travaux allez-vous lancer ?
Mon objectif est de remettre nos adhérents au cœur des décisions et des enjeux de la filière en participant aux différents groupes de travail. Le conseil d’administration a la volonté de ne pas s’isoler et de prendre les décisions en concertation avec les adhérents. D’autre part, les dernières études de marché datant de 2018, nous manquons de données fiables sur l’état de la filière. Je souhaite y remédier l’année prochaine en obtenant les budgets nécessaires. -
Pourquoi la croissance est-elle plus faible qu’espéré ?
Le marché des constructeurs français s’est érodé en raison des acteurs asiatiques, DJI en tête. Les drones de DJI, utilisés par certains opérateurs français, sont devenus la référence pour nombre d’usages professionnels. La filière est en train de se réadapter, les constructeurs de drones se situent de plus en plus vers les niches à haute valeur ajoutée, comme la longue distance, les marchés de la sécurité et du transport de marchandises. -
Quels leviers pourraient relancer la croissance ?
Le transport de marchandises par drone va être facilité par la réglementation européenne dès 2023. L’autre grand enjeu, qui est lié, est celui de l’autonomisation des appareils pour gagner de nouvelles parts de marché, en particulier pour la logistique et la sécurité. Les drones doivent encore améliorer leur fiabilité pour accéder à des usages qui leur sont inaccessibles, ceux à haute valeur ajoutée.
Vers une motorisation à l’hydrogène

L’aviation commerciale n’est pas la seule à s’intéresser à l’hydrogène. Car il pourrait multiplier par trois, voire davantage, l’autonomie des drones par rapport aux batteries Li-ion. Il a notamment séduit Delair, qui a lancé en 2018 son projet Hydrone. « Nous avons modifié notre drone DT26 en l’équipant d’une pile à combustible, détaille Bastien Mancini, son directeur général. Il consomme de l’hydrogène gazeux, stocké dans des bouteilles disposées sous les ailes. La pile mélange l’hydrogène avec l’oxygène de l’air ambiant pour produire l’électricité qui alimente tout le drone, dont le moteur électrique. » Les premiers essais en vol, concluants, se sont déroulés en octobre. Delair vise les missions de surveillance et compte sur une commercialisation d’ici à la fin du deuxième trimestre 2021. Mais le groupe a plus d’ambition et souhaite développer un nouvel appareil 100 % hydrogène. En particulier en coopération avec l’Isae-SupAero, qui mène de son côté le projet Mermoz : un drone à hydrogène avec une pile à combustible, qui pèsera environ 13 kg, aura une envergure de 3,6 mètres et sera en mesure de traverser l’Atlantique, donc de parcourir 3 000 km, d’ici à la fin 2023. « Des premiers tests au sol vont être menés en janvier, annonce Jean-Marc Moschetta, professeur d’aérodynamique à l’Isae-SupAero. Les essais en soufflerie se dérouleront durant l’été 2021. » Alors que le drone sera équipé d’un réservoir d’hydrogène, ses performances pourraient encore être améliorées avec l’ajout d’un système photovoltaïque, ouvrant la voie à une autonomie de 4 000 km.



