La France a perdu une bataille, pas la guerre. Pour rattraper son retard dans le domaine des drones militaires, elle a sonné la mobilisation à tous les niveaux de la chaîne militaro-industrielle française : armées, Direction générale de l’armement (DGA), industriels, centres de recherche, PME innovantes…
Avec pour objectif de remettre la France dans la course, avec des soldats équipés des meilleures technologies et des industriels au meilleur niveau international. Parce qu’il faut bien le reconnaître, aussi incompréhensible que cela puisse paraître au vu de son expertise aéronautique, la France a raté le virage des drones militaires. Dans son rapport annuel publié en février 2020, la Cour des comptes fait le constat d’une « rupture stratégique mal conduite ». Elle n’épargne ni les pouvoirs publics incapables de favoriser une filière industrielle, ni les militaires en retard d’une guerre technologique, ni la DGA prise en défaut de vision stratégique, ni les industriels plus concurrents et rivaux que partenaires…
L’opération Barkhane déclenchée en 2013 pour stopper l’avancée des groupes terroristes au Mali a tout changé. Face à leur besoin en matière de renseignement et de surveillance sur un territoire grand comme l’Europe, les armées reconnaissent ne plus pouvoir mener de missions sans drones. En particulier sans ceux dits Male (pour Moyenne altitude longue endurance), capables de survoler des zones d’intérêt plus de vingt-quatre heures, à haute altitude pour ne pas se faire repérer. D’où la commande en urgence en 2013 des Reaper au groupe américain General Atomics afin de pallier l’absence d’offre française.
Un rôle déterminant dans les zones de conflit
Depuis, ce besoin n’a pas été démenti. Fin octobre, lors d’une opération qui a abouti à l’élimination d’une cinquantaine de combattants terroristes au Mali, le drone engagé a joué un rôle déterminant. « C’est le premier “tueur” de djihadistes sur la bande sahélo-saharienne », confie un officier français. Les Reaper à cocarde tricolore n’ont jamais autant volé en opérations extérieures, atteignant à la fin octobre 2020 le niveau d’activité réalisé en 2019. Sur d’autres théâtres de conflit, l’état-major conclut au rôle déterminant de ces appareils. « Cela a été mis en exergue au Haut-Karabagh et en Libye, où l’emploi massif de drones a un impact de manière considérable sur le rapport de forces sur le terrain », analysait le général Vincent Cousin, commandant la défense aérienne et les opérations aériennes, à l’occasion d’un colloque de l’armée de l’air en novembre.
Si le besoin opérationnel est rempli, le recours à des drones américains met à mal l’impératif de souveraineté industrielle revendiqué au plus haut niveau de l’État. La France a donc revu son approche en matière d’équipements et de programmes. En quelques années, l’offre des industriels s’est étoffée : Safran a lancé le drone tactique Patroller, Thales commence à livrer le minidrone Spy Ranger, sans oublier les PME telles que Novadem, qui a séduit l’armée de terre avec ses microdrones. Pour les programmes les plus ambitieux, l’action se passe à l’échelle européenne, avec le Système de combat aérien du futur (Scaf) et l’Eurodrone, le futur drone Male européen. La DGA est en première ligne. Dans son viseur, toute la gamme des aéronefs télécommandés : du nanodrone pas plus grand qu’un oiseau à l’avion de combat. « Les livraisons s’accélèrent. Il y aura plusieurs milliers de drones en service dans les forces françaises d’ici deux ou trois ans, contre quelques dizaines il y a cinq ans », précise le responsable du segment drones aériens de la DGA. Les nouveaux programmes ne manquent pas. Comme le Système de drone aérien de la Marine (SDAM). Pour les industriels sélectionnés, Airbus Helicopters, Naval Group et la PME Guimbal, le défi est de faire apponter de manière totalement automatisée un drone de type hélico dans la gamme des 800 kg sur une frégate dans des conditions de mer agitée, jusqu’à force 5 ! « Les essais en mer sont prévus en 2022. Ce sera une première mondiale », précise l’ingénieur en chef de l’armement, Cyril*.
Le programme majeur reste l’Eurodrone, le drone Male développé avec l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie. L’appareil sera équipé de deux moteurs. Une première sur ce type d’appareil, mais qui fait débat. Si certains y voient de l’« obésité » et une source de surcoûts, l’industriel en chef Airbus Defence and Space énumère ses avantages : une capacité d’emport supérieure à celle des concurrents, un rayon d’action étendu… « Contrairement au Reaper, l’Eurodrone sera certifié et apte à s’intégrer dans la circulation aérienne civile. C’est indispensable pour assurer des missions de surveillance de frontières et des vols au-dessus des populations », rappelle Dominique Maudet, son directeur commercial pour la France. Les armées devront toutefois s’armer de patience : les premières livraisons ne sont pas attendues avant 2028 !
Un signal radar équivalent à celui d’un moineau
La France dispose d’atouts certains : ses compétences technologiques et industrielles en aéronautique militaire. Cela n’empêche pas les accidents de parcours. Comme le crash en décembre 2019 du Patroller à l’occasion d’un vol d’essai mené à partir de la base aérienne 125 d’Istres (Bouches-du-Rhône). Pour s’assurer de la supériorité dans les airs, les industriels et leurs partenaires, comme l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (Onera) [lire l’encadré ci-dessous], développent des technologies de pointe. L’un des plus grands défis reste celui de la furtivité. Pour cela, le Neuron, le démonstrateur de drone de combat financé par plusieurs pays européens, avec comme chef de file industriel Dassault Aviation, est une incroyable plate-forme technologique. À la différence du Rafale, discret mais pas furtif, le Neuron embarque ses missiles non pas sous ses ailes, mais directement dans une soute afin de moins réfléchir les ondes électromagnétiques. L’appareil aurait une surface équivalente radar comparable à celle d’un moineau !
Le drone devra avoir une vue perçante. Safran travaille au développement d’une boule optronique, l’œil intelligent électronique de l’appareil, qui pourrait équiper le futur drone Male européen. Même en volant deux fois plus haut, il aura une qualité d’image équivalente voire supérieure à celle des équipements actuels et une capacité à géolocaliser un point sur l’image d’une manière très précise. L’avènement de nouveaux concepts comme l’effecteur déporté donne aussi l’opportunité aux industriels de valoriser leur expertise. Dans le cadre du Scaf, MBDA, le fabricant de missiles, va développer ce qui s’apparente à des minidrones capables d’agir en nombre et de saturer les défenses ennemies. « Il y a un affaiblissement des frontières entre ce qui constitue une munition guidée et un minidrone. Cela n’est pas si nouveau. Au tournant des années 80, les Israéliens avaient conçu des minidrones suicides qui allaient s’écraser sur les systèmes de défense sol-air adverses », rappelle Philippe Gros, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique.
Une filière française et européenne à structurer
Autre expertise clé à acquérir : les armes… antidrones. Le laser est la piste la plus prometteuse. En octobre, la PME orléanaise Cilas, filiale d’ArianeGroup, a testé une arme capable de détruire des drones en plein vol évoluant jusqu’à 50 km/h et à 1 km de distance.

Au-delà de Cilas, la France et les grands donneurs d’ordres de la filière armement peuvent compter sur un tissu de PME innovantes. Thales a déniché deux pépites pour concevoir ses drones Spy Ranger pour l’armée de terre [lire notre reportage]. La PME Merio réalise la boule optronique de l’appareil et Aviation Design le véhicule aérien. « Ces sociétés ont une réactivité et une capacité d’innovation très fortes. Elles nous aident à tenir nos engagements vis-à-vis de nos clients. En mettant à disposition des experts Thales et des moyens techniques dédiés, nous les avons accompagnées pour les faire monter en compétences afin d’atteindre les bons niveaux d’exigence en termes de pilotage de la production, de gestion de configuration et de suivi qualité », souligne Gilles Labit, le responsable du département drones de Thales.
L’industriel estime que la filière autour du minidrone regroupe 400 à 500 personnes, en incluant les fournisseurs de rang 2 et 3. Quant à Airbus Defence and Space, il a tenu à conserver l’esprit start-up de sa filiale Survey Copter (45 salariés), qui mène des expérimentations avec la Marine dans le cadre d’un programme de systèmes de minidrones. « Notre succès vient de la combinaison entre l’esprit start-up d’une PME et le soutien technologique et commercial d’un grand groupe », se félicite Hélène Lemonnier, chargée des ventes de drones pour le groupe au niveau mondial.
Ces initiatives restent aux yeux de certains trop embryonnaires. « Il n’y a pas encore de véritable filière drone en France. Il faut profiter de l’Eurodrone pour en mettre une en place à l’échelle européenne », appelle le sénateur (LR) Cédric Perrin, qui avait fait cette recommandation dès 2017 en tant que corédacteur d’un rapport sur les drones militaires. En s’appuyant sur l’exemple des industriels israéliens qui vendent avec succès à l’export leurs drones Male, la Cour des comptes rappelle l’importance de développer un écosystème d’innovation performant sur le segment des drones militaires. Un prérequis auquel il faut ajouter une volonté politique constante et une stratégie industrielle inscrite dans la durée. Pour la France, la guerre des drones est loin d’être terminée.
L’ONERA, une précieuse boîte à outils technologique

Pour combler leur retard technologique en matière de drones militaires face à leurs concurrents israéliens et américains, les industriels français de l’armement peuvent compter sur un renfort de poids, l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (Onera). La conception d’un drone nécessite des expertises aussi nombreuses que diverses, qu’aucun acteur industriel ne peut prétendre maîtriser : furtivité, aérodynamisme, résistance à la foudre et au givrage, intelligence artificielle, traitement d’images, discrétion acoustique, liaison de données, lutte antidrones... Sur près de 2 000 salariés du centre, une centaine de chercheurs travaillent sur cette thématique, à la fois pour des besoins civils et militaires. « On trouve ici quasiment l’ensemble des compétences de R & D pour concevoir un drone. Nous pouvons nous prévaloir d’une expertise de trente ans dans le domaine », estime Henry de Plinval, le directeur du programme de drones de l’Onera. Seul trou dans la raquette avoué : les batteries et les piles à combustible. Les grands industriels ont déjà fait appel à ses services. Notamment Dassault Aviation, le pilote industriel du programme de démonstrateur d’avion de combat Neuron. Pour le compte de la Direction générale de l’armement (DGA), l’Onera a développé une expertise particulière dans la gestion des essaims de drones. Il a conçu un algorithme décentralisé qui permet de renforcer la robustesse de l’essaim et sa capacité à se reconfigurer pour poursuivre la mission en cas d’aléa, comme la destruction de l’un des éléments ou la perte du lien radio.
Le Black Hornet

Le Black Hornet de l’américain Flir joue dans la catégorie poids plumes. Cet allié des fantassins ne pèse que 18 grammes pour une autonomie de vingt-cinq minutes.
Le Global Hawk

Actif dans les forces américaines depuis 2001, cet appareil de Northrop Grumman boxe dans la catégorie des drones militaires dite Hale (pour haute altitude longue endurance). Il peut effectuer des vols de trente heures à plus de 18 km.
Le Wing Loong

Le drone Male du chinois Avic accomplit des missions de renseignement et de surveillance. Il serait vendu à prix cassé, à environ 1 million de dollars.
L’Eurodrone

Le futur drone Male européen, avec Airbus en chef de file industriel, se distinguera par sa double motorisation. L’Allemagne, la France, l’Espagne, et l’Italie en ont commandé une soixantaine. Les premières livraisons sont prévues en 2028.
Le SDAM

Le Système de drone aérien de la Marine (SDAM) est un drone hélico de la gamme des 800 kg conçu par Airbus, Naval Group et la PME Guimbal. Il devra apponter de manière automatisée sur un navire même en cas de mer agitée (vent de force 5). Les premiers essais sont prévus en 2022.
Le Neuron

Le démonstrateur de drone de combat européen de Dassault Aviation a volé pour la première en 2012 et continuera en 2021 sa campagne d’essais, notamment pour tester sa furtivité.
Le NX70
Les armées françaises utilisent le microdrone (photo en illustration de cet article) de la PME française Novadem en opérations extérieures. L’appareil pèse moins de 1 kg.



