Le contrôle aérien français adopte l’intelligence artificielle, une première mondiale

L’intelligence artificielle va être déployée dans tous les centres de contrôle aérien français d’ici fin 2024. Son utilisation, pour l’heure réduite à des opérations non critiques, constitue une rupture dans un secteur où la sécurité est une priorité.

Réservé aux abonnés
projet Sinaps ONERA-DSNA
Dans l'aérien, la sectorisation des zones à contrôler évolue en permanence. L'intelligence artificielle a été appelée à la rescousse pour faciliter la tâche des opérateurs.

Connu pour son conservatisme gage du maintien de la sécurité, le contrôle aérien est en train d’engager une petite révolution. Celle du déploiement en France d’un outil utilisant l’intelligence artificielle dans tous les centres en route de la navigation aérienne (CRNA) d’ici à la fin de l’année. Dénommé Sinaps, le projet a été développé par le centre français de recherche aérospatiale (Onera). «La mise en œuvre de l'intelligence artificielle dans un processus opérationnel du contrôle aérien constitue à notre connaissance une première mondiale», souligne Romain Kervarc, responsable d’une unité de recherches à l’Onera.

L’irruption de l’intelligence artificielle s’effectue toutefois au sein d’opérations non critiques. Pas question pour l’heure qu’elle n’interfère dans la gestion des trajectoires des avions. Sinaps est un outil visant à faciliter la reconfiguration des zones que doivent contrôler les opérateurs. Pour bien comprendre, il fait savoir qu'il existe, en France, cinq centres de contrôle qui se répartissent le trafic aérien français «en route», c'est-à-dire lorsque les appareils sont en phase de croisière. Chaque centre a une zone de responsabilité à gérer, elle-même divisée en différents secteurs élémentaires qui, suivant la densité du trafic aérien, sont regroupés en secteurs de contrôle pilotés par des binômes.

Aider les contrôleurs à limiter le risque d'une erreur humaine

Or, la densité du trafic aérien évolue énormément suivant les zones et au sein même de chaque secteur, nécessitant aujourd’hui pour le chef de salle de diviser en permanence certains secteurs ou au contraire de les regrouper. «Elle varie en fonction du jour et de la nuit, des périodes de vacances, des heures de la journée, du trafic au niveau des différentes couches internes de chaque secteur», énumère Romain Kervarc… Tout l'enjeu consiste à ouvrir le bon nombre de secteurs de contrôle, au sein de chaque centre, en fonction de la charge de travail que représente le trafic aérien. Et ce afin de limiter le risque d’erreur humaine.

D’où l’idée d’avoir recours à l’intelligence artificielle, pour optimiser ce découpage à la fois temporaire et ultra complexe. «La combinatoire des regroupements possibles de secteurs conduisant à une configuration est exponentielle, souligne Romain Kervrac. L’intelligence artificielle permet d'explorer cet espace de configurations possibles tout en incluant différents critères de performance pour guider le choix.» L’Onera s’est lancé dans l’aventure à la demande de la Direction des services de la Navigation aérienne (DSNA) de la direction générale de l’aviation civile (DGAC). L’accord de déploiement a été signé en décembre dernier.

Plus de 15 ans de travaux pour y parvenir

Sinaps est le fruit de plus de 15 ans de travaux. Son origine remonte à 2008 : il ne s’agissait alors que d’un projet très exploratoire. L’Onera a ensuite démarré des études pour comprendre les besoins opérationnels, déterminer les solutions à retenir. En 2018, une première mouture de l’outil est mise au point. «Il a depuis été utilisé sur le trafic aérien réel, mais en mode «fantôme», autrement dit sans être pleinement intégré dans le processus opérationnel», précise Romain Kervarc. Actuellement en pré-déploiement, Sinaps s’apprête à jouer un rôle actif dans le contrôle aérien.

Demain, l’intelligence artificielle prendra-t-elle plus de place encore dans le transport aérien ? L’Agence européenne de la sécurité aérienne (AESA) a établi une feuille de route pour le déploiement de l’IA dans les avions et le contrôle aérien, avec une première étape en 2025. «On sait déjà que l’AESA prévoit la possibilité de certifier certains types de deep learning, les réseaux neuronaux profonds, notamment ceux dont l'entraînement est maitrisé et qui n'évoluent plus pendant leur utilisation», affirme Christophe Rouquié, directeur de la technique et de l'innovation à la DSNA. Lentement mais sûrement, l’intelligence artificielle se fait sa place dans le contrôle aérien.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.