Entretien

"La maison brûle vraiment, les gens le voient", assure Jérôme Fourquet de l’Ifop

Jérôme Fourquet, le directeur du département Opinion de l’Ifop dresse dans "L’Archipel français" le portrait d’une France divisée sur les questions environnementales. L'Usine Nouvelle l'avait rencontré il y a quelques semaines pour évoquer les municipales.

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Jérôme Fourquet est l'auteur de l' "Archipel français" au Seuil.

L'Usine Nouvelle. - Les candidats aux municipales promettent des politiques environnementales ambitieuses. Sont-ils opportunistes ou convaincus ?

Jérôme Fourquet. - On assiste depuis quelques années à une prise de conscience croissante de l’urgence écologique dans une partie de la société. Elle s’est manifestée par les bons résultats des écologistes aux élections européennes, et les sondages annoncent des scores impressionnants aux municipales dans de ­nombreuses villes. Les marches pour le climat, mais aussi les nouveaux comportements des citoyens-consommateurs, sont d’autres manifestations de la sensibilité des électeurs à ces questions. Les Français qui achètent souvent des produits bio sont passés de 11 % en 2011 à 21 % en 2020. Un maire sait que les parents vont réclamer du bio dans les cantines. Les élus qui étaient en retrait sur la transition environnementale ont compris qu’ils allaient devoir s’y mettre. Ceux qui étaient déjà convaincus accélèrent le mouvement.

De quand date cette prise de conscience ?

La multiplication de phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes a provoqué un véritable choc de conscience, comme la série d’incendies spectaculaires, il y a deux ans, en Suède, puis en Californie, en Sibérie, en Amazonie et en Australie. La maison, cette fois, brûle vraiment. Les gens le voient.

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En France aussi ?

Les agriculteurs, les professionnels du tourisme, les personnes qui habitent en zone inondable ressentent les effets des dérèglements. Certains territoires ont toujours connu des inondations, mais leur fréquence augmente. Et on n’en est qu’au début. L’environnement est très présent dans cette campagne également parce que l’échelle communale est la bonne pour évoquer le cadre de vie. On parle de cantines, de plan de déplacements, de végétalisation…

Les questions environnementales divisent-elles ou rassemblent-elles les Français ?

Il reste de nombreux clivages. Le premier est social. Les plus éduqués sont les plus soucieux d’environnement, mais cette sensibilité se développe dans les catégories populaires, notamment via un ressort très puissant, le lien entre santé et environnement. Subsiste un clivage de moyens, consommer vertueux restant trop coûteux. L’autre ligne de clivage est générationnelle, avec une prise de conscience plus forte parmi les jeunes générations. Elles remettent en cause les façons de vivre qui ont été les nôtres pendant des décennies. L’un des enjeux des municipales pour les listes écologistes sera de réussir à faire se déplacer cet électorat, qui leur est plutôt acquis idéologiquement, mais vote peu. Les générations du baby boom, qui ont participé à la détérioration du climat sans en avoir conscience, ressentent un malaise à être montrées du doigt. Elles ont grandi dans une société qui croyait au progrès technologique, qui leur permettrait de mieux vivre que leurs parents. Et aujourd’hui, on leur dit que tout ce à quoi elles ont cru était une énorme erreur. Elles ne sont pas forcément prêtes à modifier leur mode de vie.

Et le clivage entre villes et campagnes ?

Beaucoup de territoires ruraux ne sont pas du tout anti-écolos. Dans la Drôme, l’Ariège, l’Ardèche, l’agriculture bio et les circuits courts se développent. De nouvelles générations de néoruraux repeuplent certains territoires. La réalité est différente pour les Français hyperdépendants de la voiture, la France des Gilets jaunes. Ils ne demandent qu’à être séduits par les questions environnementales à condition qu’elles fassent une place à leurs contraintes. À Paris, Anne Hidalgo peut se permettre de mener une politique anti-­voitures : il n’y a plus que 38 % de possesseurs de voitures parmi les Parisiens, contre 85 % en moyenne dans l’Hexagone. Dans les grandes villes, la part de la voiture a commencé à diminuer. Si les écologistes y font une percée et que ces municipalités emboîtent le pas à Paris, il y aura une ligne de fracture nouvelle, dans l’archipel français, entre les "voiture dépendants" et les "voiture indépendants". Il faut aussi réinventer le lien entre la métropole et son arrière-pays. La métropole a été vue comme une locomotive, qui allait tirer les territoires périphériques. Mais le ruissellement s’arrête à 10 kilomètres. Avec la transition écologique, les cartes sont rebattues. La métropole doit penser son développement en harmonie avec son arrière-pays, en termes de covoiturage, de transports en commun, de ressources alimentaires, de poumons verts… Les périphéries possèdent le foncier, une monnaie d’échange. La ville de Paris envisage d’acheter des terres agricoles pour y faire du maraîchage et approvisionner ses cantines en produits bio. On a atteint les limites d’une métropole entourée de cités-dortoirs dans lesquelles elle puise ses ressources. La crise des Gilets jaunes, c’était aussi ça.

Mais les intercommunalités ne sont pas élues...

C’est un angle mort du débat. Les intercommunalités, dans les grandes villes comme en milieu rural, prennent de plus en plus de poids, alors qu’elles ne sont pas élues au suffrage direct. À terme, cela va poser un problème…

Qu’attendent les Français des entreprises ?

Pour les Français, il y a entreprise et entreprise. La petite, sympa et près de chez eux, et la grande, souvent méchante, qui part à l’autre bout de la planète pour enrichir ses actionnaires. Il y a une dizaine d’années, les maires accueillaient à bras ouverts les premières implantations d’Amazon. Aujourd’hui, à Chartes, à Caen, les élus accusent les gros opérateurs logistiques de nuisances écologiques et n’en veulent plus. Les Français acceptent les entreprises si elles se comportent bien avec leurs salariés, leurs riverains, la collectivité locale, en payant leurs taxes. Depuis l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, en 2001, ils ne veulent plus d’industrie en ville, et l’incendie de l’usine Lubrizol a, de ce point de vue, été un choc. Même ce qui permet la transition écologique, comme les éoliennes et les méthaniseurs, suscite des résistances. La prise de conscience environnementale n’empêche pas les comportements individualistes. Est-on prêt à accepter les contraintes d’une transition écologique ? À accueillir les moyens de production d’énergies renouvelables ? À se passer de la voiture ?

* "L’Archipel français", Seuil, 2019.

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