[Municipales] Quelle place pour les usines au coeur du Grand Paris ?

Alors que le volume de foncier industriel reste insuffisant en région parisienne, un mouvement en faveur du maintien en ville d’une activité productive commence à émerger.

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Installée en plein coeur de ville, l'usine PSA de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) fermera en 221 et cédera sa place à un centre hospitalier.

En 2021, l’usine PSA de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) fermera ses portes pour libérer un terrain choisi par les Hôpitaux de Paris pour y construire un grand centre hospitalier. Un exemple de plus de la progressive disparition de l’industrie sur le territoire de la Métropole du Grand Paris (MGP) au profit d’autres fonctions urbaines. Dans la zone dense de l’Ile-de-France, la bataille pour l’usage du sol fait rage plus que jamais. Et elle est le plus souvent gagnée par le logement et les bureaux aux dépens de l’activité manufacturière. Le phénomène ne concerne pas seulement les friches industrielles, mais également des zones en activité. Le sujet est peu abordé, pour ne pas dire absent, des débats pour les élections municipales des 15 et 22 mars.

En 2018, la chambre de commerce et d’industrie Paris Ile-de-France (CCIP) s’inquiétait de la raréfaction du foncier à vocation productive, surtout en zone centrale. "Au cours des trente dernières années, les surfaces de foncier productif ont augmenté de 207 hectares par an en Ile-de-France, mais uniquement en grande couronne. La petite couronne a perdu 30 hectares par an entre 2003 et 2012", soulignait-elle dans un rapport alarmiste. La CCIP assure que les besoins en Ile-de-France iront croissants d’ici à 2030, entre 242 et 296 hectares par an. "L’industrie manque de locaux neufs. On fait tourner le parc existant de locaux industriels, qui se dégrade rapidement. Certaines zones sont en mauvais état et frappées d’obsolescence", relevait par ailleurs Jean-Michel Tasse, le rapporteur de l’étude. Les entreprises industrielles ont besoin de la ville. "Plus elles s’engageront dans la voie de l’industrie du futur, plus elles ressentiront la nécessité d’être localisées dans un environnement de type urbain", pronostique Thierry Petit, économiste à ­l’Institut Paris Région.

Les villes ont aussi besoin de l’industrie, plaide l’économiste et sociologue Pierre Veltz : "Elles sont devenues uniquement des lieux de consommation et de résidence. Si l’on y produisait, cela améliorerait l’ambiance. On constate aussi une bipolarisation des qualifications, avec d’un côté une population très qualifiée et de l’autre des salariés occupant des emplois de service mal payés. Les qualifications intermédiaires, comme les ouvriers qualifiés de l’industrie et les artisans spécialisés, disparaissent." Alors que l’éviction de l’industrie du cœur des agglomérations se poursuit, des ambitions inverses visant à les réindustrialiser commencent à émerger dans les grandes métropoles.

Plusieurs initiatives en petite et grande couronne

Comment résoudre ces injonctions contradictoires ? Le Conseil de développement de la Métropole du Grand Paris s’est frotté à l’exercice dans un document de travail intitulé "Stratégie pour une métropole productive". Le conseil régional s’est lui aussi saisi du problème. Il vient de créer la société d’économie mixte (SEM) Ile-de-France Investissements et Territoires, un outil à disposition des collectivités franciliennes et ayant, notamment, pour vocation de préserver une offre foncière et immobilière pour l’industrie. "Il y a une prise de conscience de la disparition de l’économie productive en zone centrale, mais le sujet est encore un champ d’interrogations plutôt que de pratiques consolidées", reconnaît Gilles Crague, directeur de recherches à l’École des Ponts ParisTech, à la lumière de l’étude menée avec Nadia Arab, professeur à l’Upec-École d’urbanisme de Paris, sur le projet de restructuration urbaine Ivry Confluences (Val-de-Marne), aux portes de Paris.

L’initiative gouvernementale Territoires d’industrie devrait permettre d’explorer de nouvelles solutions. Deux territoires métropolitains sont engagés dans la démarche. À l’ouest de la capitale, deux villes sont concernées : Gennevilliers (Hauts-de-Seine), où l’emploi industriel représente 35 % de l’effectif salarié, en partie grâce à la présence de l’usine de Safran Aircraft Engines (1 400 salariés), et Argenteuil (Val-d’Oise), qui vit concrètement le mouvement de désindustrialisation avec la perte prochaine d’une grande partie de l’activité du site de Dassault Aviation, qui migrera à Cergy (Val-d’Oise).

Au sud, l’établissement public territorial (EPT) du Grand-Orly Seine Bièvre défend, lui aussi, un riche héritage industriel. Il a affirmé cette volonté dans un "Manifeste pour un territoire industriel et productif", impliquant acteurs publics et privés et dont il met en œuvre les grands principes via des initiatives pionnières. Ainsi réfléchit-il à créer une société d’économie mixte de portage d’immobilier productif, ce qui permettrait d’offrir des locaux dont il contrôlerait la destination et le montant des loyers. De même l’agglomération étudie-t-elle, en collaboration avec des architectes, de nouvelles formes d’immobilier productif pouvant mieux s’insérer en milieu urbain. "Il est possible de proposer de nouveaux types de produits immobiliers, plus coûteux, mais plus rentables sur le long terme. Par exemple, beaucoup de pays pratiquent la densification, faute de place", observe Jean-François Saigault, géographe urbaniste à l’Institut Paris Région.

L’EPT du Grand-Orly Seine Bièvre s’attache également à mettre en place une garantie locative au bénéfice des promoteurs d’immobilier productif. "Cette garantie rassurerait les investisseurs en couvrant une éventuelle perte de loyer durant la première phase de commercialisation, sur dix-huit mois maximum", explique Muyinat Ogboye-Vazieux, la chef de projet territoire d’industrie de l’EPT. La collectivité territoriale n’a pas la compétence réglementaire pour créer ce dispositif. Elle espère avoir le droit de l’expérimenter dans le cadre de Territoires d’industrie.

"Ivry Confluences, un projet précurseur"

Gilles Crague, directeur de recherches à l’École des Ponts ParisTech et directeur de l’ouvrage "Faire la ville avec l’industrie" (Presses des Ponts)

Quel était le constat au lancement d’Ivry Confluences ?

Ivry (Val-de-Marne) a connu une forte industrialisation, notamment dans le secteur d’Ivry Confluences jouxtant Paris, puis une désindustrialisation. Mais beaucoup de PME industrielles étaient restées sur place. L’ambition de la ville était de maintenir cette activité productive. En cela, c’est un projet précurseur.

Comment cette ambition s’est-elle traduite ?

Quelque 1,3?million de mètres carrés sont programmés, dont seulement 40 % pour le logement. L’immobilier productif représentera 14 % du total, avec 180 000?m2. C’est un taux exceptionnel en zone dense métropolitaine et qui incarne la stratégie de l’opération urbaine.

Quels outils ont-ils été mis en place ?

Une maîtrise d’œuvre du développement urbain et économique a été créée pour aider les entreprises qui doivent se relocaliser. Un autre outil réside dans une recomposition architecturale et urbaine. La ville a été amenée à concevoir des types d’îlots mixant de manière différente activités productives et autres fonctions urbaines. La péréquation est le troisième outil. Certains éléments du programme, les charges foncières pour le logement, servent à financer des éléments moins rentables, comme la production d’immobilier productif.

 

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