Entretien

« La défiance vis-à-vis des industriels qui créent la richesse du pays est difficilement compréhensible », estime Eric Trappier (UIMM)

Président de l’Union des industries et des métiers de la métallurgie (UIMM) depuis mi-avril, Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, appelle à une simplification des règles et plus de confiance dans les entrepreneurs, pour relancer l’économie.
 

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Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, élu en avril 2021 président de l'UIMM, prône un allègement des contraintes qui pèsent sur les industriels.

L'Usine Nouvelle - Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la présidence de l’UIMM ?

Eric Trappier - Défendre la cause de l’industrie d’abord ! Dans notre pays, elle est critique, à la fois stratégique et en déclin. Un déclin qu’il faut absolument enrayer. Ma deuxième motivation est d’offrir un avenir aux jeunes par et pour l’industrie. Il faut former, redonner de l’attractivité aux métiers qui permettent de concevoir et produire. Et tout faire pour que le chômage baisse.

Comment se portent les entreprises de la métallurgie ?

La situation est contrastée… L’activité a redémarré dans plusieurs filières, qui ont presque retrouvé leur niveau de 2019. Dans l’aéronautique, il faudra tenir encore un peu. Dans l’automobile, la crise du Covid se conjugue à une transition technologique rapide. Les constructeurs et les grands équipementiers sont en train de s’organiser pour s’y adapter mais nous sommes inquiets pour le tissu de sous-traitants de la filière. Ils ne vont pas passer du thermique à l’électrique en claquant des doigts et c’est donc aujourd’hui 100 000 emplois qui sont à risque dans l’automobile.

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Comment sortir des mesures de soutien tout en évitant les défaillances ?

Les aides pour tous, c’était bien, on était sur un plan de sauvetage. Maintenant que l’économie repart, il faut entrer dans une cartographie plus fine. Par exemple, dans l’aéronautique, il va falloir tenir un peu plus longtemps avec du chômage partiel, en fonction du niveau d’activité. Dans d’autres secteurs, il faut prévoir une phase de transition. Mais comme dans toute course, il faut partir à l’heure. En Chine, c’est reparti. Aux États-Unis, il y a eu un choc de confiance, notamment grâce aux aides, et l’activité est également repartie plein pot. En Europe, il y a le plan de relance, sauf qu’on en parle depuis l’été dernier et qu’il n’est toujours pas débloqué. L’économie française a maintenant besoin de renouer avec la confiance. L’important, c’est de créer un climat vertueux pour les entreprises. La reprise et la relance sont une opportunité pour prioriser le développement de l’industrie.

Sur quoi ou qui repose ce climat ?

C’est une ambiance générale, qui permet aux fonds privés de se mobiliser, aux entrepreneurs d’entreprendre. Au lieu de faire des lois pour interdire, on devrait prendre des mesures pour alléger les règles et inciter à investir. Le plan de relance est très bien, il prépare l’avenir, l’avion décarboné, l’hydrogène, les nouvelles filières, mais à côté il y a toute l’industrie traditionnelle. Si on veut de l’emploi, de l’activité, il faut que ceux qui innovent aient de bonnes conditions pour produire en France. Cela nécessite de la compétitivité et de la simplification. La Chine appelle la France « le pays des lois », c’est symptomatique.

"Les aides pour tous, c’était bien, on était sur un plan de sauvetage. Maintenant que l’économie repart, il faut entrer dans une cartographie plus fine."

Qu’est-ce qu’il faudrait simplifier ?

Tout ! Le crédit impôt recherche, par exemple, est formidable pour innover, mais les nombreux contrôles qui en résultent sont d’une très grande complexité pour les entreprises ! Au final, certains chefs d’entreprise me disent préférer ne pas y recourir pour ne pas perdre ensuite du temps et de l’énergie à se justifier sur son utilisation. Est-ce qu’on a confiance dans nos entrepreneurs ou pas ? Aux Etats-Unis, on a confiance a priori, et si vous êtes hors la loi, les sanctions tombent. En France, c’est la méfiance qui règne et cela aboutit à la sur-réglementation et aux complexités ! Les guichets des aides publiques, le PIA, sont utiles et nécessaires, mais restent très complexes. L’Etat le sait, le président Macron en parlait déjà dans sa campagne électorale en 2017. Nous voulons tous du résultat.

Quelle est votre analyse de la loi climat et résilience ?

Toutes nos entreprises s’inscrivent complètement dans la transition énergétique. Elles y ont un intérêt économique et cela crée des filières, comme celle de l’hydrogène, et donc de l’emploi. Mais là, on interdit l’avion sur certains parcours, on criminalise les pollutions, on double les peines de ce qui est criminalisé, on ajoute encore plus de reporting. La défiance vis-à-vis des industriels qui créent la richesse du pays est difficilement compréhensible. Tout cela crée des tensions et des inquiétudes, alors que nous avons en priorité besoin d’un choc de confiance ! Comment inciter à ouvrir des usines si tout le monde a le sentiment de prendre des risques considérables en le faisant ? Nous avons besoin d’inciter les entreprises à investir en France plutôt qu’ailleurs.

Quelles autres mesures préconisez-vous pour l’industrie ?

Il faut soutenir l’innovation. En France et en Europe. Dans l’industrie, les cycles sont longs. Il faut être visionnaire, s’appuyer sur les grandes découvertes scientifiques, ne pas les louper ! Le vaccin contre le Covid est un exemple malheureux… Je viens de découvrir qu’à partir des génomes de cellules, on va pouvoir faire du stockage de données ! Les fermes du cloud pourraient être remplacées par des cellules, et on consommerait beaucoup moins d’énergie. Est-ce qu’on va être capable d’y aller ? Il faut flécher la recherche fondamentale vers ce qui va donner lieu à la naissance de produits dérivés industriels, mettre de l’argent massivement sur ce à quoi on croit.

Il faut aussi miser sur le numérique pour passer du développement de produit à la production sans avoir à partir à l’autre bout du monde. Les fonds de modernisation de l’Etat ont d’ailleurs été très sollicités par les entreprises. Une deuxième tranche arrive car le besoin et la demande sont là. Il ne faudra pas s’arrêter d’un coup. Les PME, qui ont des prêts garantis par l’Etat (PGE) à rembourser, des besoins en fonds de roulement, doivent pouvoir continuer à investir. Il faudra soutenir ces investissements en fonction des plans stratégiques définis par les filières. L’UIMM peut aider à recenser les besoins sur les territoires.

Il faut aussi aider celui qui croit dans son entreprise, y investit son propre argent. Par un crédit d’impôt, du surinvestissement, c’est à discuter. Et continuer à baisser les impôts de production.

Comment améliorer la compétitivité des entreprises ?

Notre système de protection sociale nous apporte la paix sociale, mais il coûte cher. Il faudrait déjà plus d’harmonisation sociale et fiscale au niveau européen, puisque c’est le dumping qui tue la compétitivité de nos produits et conduit au déclin de notre industrie. C’est en train de se faire, la prise de conscience est en cours.

Et en France ? Faut-il en passer par la loi ?

Je ne vous dirai jamais qu’il faut passer par des lois ! J’ai déjà l’impression qu’il y en a trop ! Le Medef porte un agenda social, que l’UIMM alimente. Faire de l’industrie une cause nationale ne passe pas que par le gouvernement. Cela se construit aussi dans le dialogue social et avec le paritarisme. Il faut discuter avec les partenaires sociaux des conditions nécessaires à un développement de l’activité en France. Sans se demander qui perd, qui gagne. On gagnera collectivement s’il y a de l’activité en France, et on perdra ensemble si l’industrie se réduit. Certains syndicats sont intéressés. Dans les entreprises, il y a des avantages sociaux, mais aussi des contraintes économiques et financières. Il faut toujours veiller à trouver le bon équilibre. Forcément, à un moment, on discutera du partage de la valeur, ce qui me paraît naturel. Il n’y a pas de tabou.

Dans l’agenda social national, quelles sont vos priorités ?

Sur la formation professionnelle, notre priorité absolue est de revenir sur la question de la mutualisation des fonds. Avec la réforme de 2018, il y a eu une chute de 30% des investissements en formation des entreprises de moins de 300 salariés. Or les PME représentent 90% des entreprises de la métallurgie… Nous souhaitons aussi rediscuter du compte personnel de formation. Nous plaidons depuis le début pour qu’il y ait une concertation entre les entreprises et les salariés sur son utilisation.

Ce sont les compétences de demain qui sont en jeu. Quand j’ai fait mon tour de piste il y a un peu plus d’un mois, les PME m’ont toutes dit qu’elles n’arrivaient pas à embaucher. Il y a une inadéquation entre les besoins des entreprises et la réalité de la formation. A la rentrée de l’automne 2020, nous avons accueilli 19% d’apprentis en plus dans nos 130 centres, et nous souhaitons continuer sur cette pente à la rentrée prochaine. On ne peut pas se permettre d’avoir autant de chômeurs et entendre systématiquement dans nos territoires des PME qui n’arrivent pas à embaucher !

"Se doter d’une loi qui impose des femmes dans les comités exécutifs montre une méconnaissance totale de l’enjeu et du monde de l’entreprise."

Faut-il des quotas de femmes dans les instances dirigeantes?

Sur ce sujet-là aussi, nous sommes inquiets. Evidemment l’égalité femme-homme est cruciale pour notre société. En revanche, se doter d’une loi qui impose des femmes dans les comités exécutifs montre une méconnaissance totale de l’enjeu et du monde de l’entreprise. Traiter cette question avec des quotas est une réponse simpliste à un problème complexe qui trouve ses origines dans la culture, l’orientation à l’école, la formation, la gestion des talents et l’évolution des carrières… C’est l’ensemble de ces problèmes qu’il nous faut collectivement traiter, charge à nous de rendre nos métiers plus attractifs pour les femmes. Nous devons nous y atteler. J’aurais d’ailleurs préféré un système qui encourage l’embauche, qui dise aux entreprises : « vous êtes à 15 %, essayez de passer à 20 % ». Ensuite, on vérifie que la progression est la même à tous les niveaux de l’entreprise.

Où en êtes-vous de la nouvelle convention collective de la métallurgie que vous négociez depuis 2016 ?

Nous sommes en phase finale, avec pour objectif de clore la négociation avant la fin de 2021. Notre convention était ancienne, les classifications devaient être adaptées aux nouveaux métiers, qui évoluent avec le numérique et la préoccupation environnementale. Le but est de dépoussiérer le mille-feuille existant. Je ne sais pas si nous parviendrons à nous doter d’une convention nationale unique, mais l’objectif est de disposer d’un référentiel lisible par toutes nos entreprises et organisations syndicales.

Sera-t-elle adaptée à la fois aux petites entreprises et aux grands groupes ? L’UIMM est parfois accusée d’imposer aux petites un modèle né dans les grandes…

Les grandes sociétés n’ont pas besoin de l’UIMM pour faire vivre le dialogue social interne avec leurs organisations syndicales. L’UIMM est faite pour les petites et moyennes entreprises, elle porte leur voix puis leur explique l’accord de branche, qui permet à toute la métallurgie, 1,5 million de salariés tout de même, d’avoir un cadre social. C’est un outil formidable. Toute l’UIMM est tournée vers les territoires et les PME. C’est un faux procès ! Et c’est le sens de mon engagement.

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