Face au risque de défaillances, la résistance s’organise au sein de la filière aéronautique. « Ces derniers mois, en raison de la crise, nous avons ajouté un peu plus d’âme dans nos relations avec nos fournisseurs », assure Bruno Durand, le directeur industrie, achats et performance de Safran. Ce qui s’est notamment traduit par le « repêchage » de trois entreprises tricolores durant l’automne 2020. « Quand nous avons des arbitrages à effectuer, nous essayons au maximum de favoriser les fournisseurs français en leur permettant jusqu’au bout de revoir leur offre pour être sélectionnés », soutient le dirigeant. Cette sensibilité, Safran assure l’ériger désormais en bonne pratique.
Parmi le panel de ses 600 fournisseurs, le fabricant du moteur Leap – qui équipe les Airbus A320 et les Boeing 737 MAX – en suit de très près entre 150 et 180. Et environ 25 d’entre eux sont directement épaulés par le groupe, via ses experts financiers, afin d’éviter des défaillances. Pour certains, les délais de paiement ont été raccourcis. Et pour le moment, ses sous-traitants tiennent bon. C’est le cas de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. Un an après le début de la crise sanitaire, qui a fait plonger la production d’avions, la filière française fait montre d’une certaine résistance, même si la multiplication des plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) témoigne de la brutalité du choc. « Il y a très peu de défaillances de PME », souligne Christophe Cador, le président du comité Aéro PME du Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas).
800 millions d’euros de prêts garantis par l’état
Sur les quelque 60 000 emplois menacés, correspondant environ au tiers des effectifs des entreprises représentées par le Gifas, 30 000 ont été sauvés. Quant à ceux détruits, si certaines entreprises n’échapperont pas aux licenciements contraints, il s’agit aussi dans de nombreux cas de départs à la retraite et de départs anticipés. Une situation qui s’explique par les efforts des industriels, mais aussi par les différentes aides gouvernementales, prêts garantis par l’État (PGE) et activité partielle de longue durée (APLD) en tête. Le montant total des PGE accordés avoisinerait les 800 millions d’euros.
Dernière arme à avoir rejoint l’arsenal à la disposition des acteurs de l’aéronautique : un « PGE Aéro », monté en concertation entre Airbus, le Gifas, Bercy et les grandes banques françaises. Lancé fin décembre, il vise à soulager la trésorerie des entreprises lestée par des surstocks de production. « Entre les investissements que représentent les approvisionnements en matière d’immobilisation de trésorerie et les baisses de cadences, les entreprises subissent un effet ciseaux particulièrement fort », justifie Karine Guenan, la directrice du financement et des garanties d’Airbus. D’où l’idée de proposer un PGE pouvant aller jusqu’au double de la valeur moyenne des stocks. Et d’offrir parallèlement la possibilité de vendre ses stocks sur la plate-forme de rachat Aerotrade, et de les racheter à moindre coût au fur et à mesure des besoins de production.
Ce PGE Aéro pourrait répondre à un besoin de l’ordre de 250 à 300 millions d’euros au sein de la chaîne d’approvisionnement. Afin d’éviter les tensions entre donneurs d’ordres et sous-traitants, l’État a conditionné ses aides à la signature d’une nouvelle charte entre clients et fournisseurs pour fluidifier leurs relations. « Il peut y avoir en période de crise un réflexe de repli sur soi se traduisant par la tentation de rejeter ses problèmes de trésorerie sur les autres au risque de les mettre en mauvaise posture », glisse un expert à Bercy. Un nouveau médiateur de la filière a été nommé en octobre dernier, Philippe Berna (ex-Thales), qui doit veiller à sa bonne application.
Là encore, Airbus, Safran, Thales et Dassault semblent jouer le jeu : il y aurait moins d’une vingtaine de dossiers sur la table. Les dirigeants de la filière savent que ces aides de l’État parent à l’urgence, mais n’aident pas les entreprises à s’adapter à une baisse de charge menaçant de durer plusieurs années. D’où des dispositifs de long terme pensés dès le plan de relance avec les donneurs d’ordres. Mi-février, 244 projets étaient retenus dans le cadre du fonds de modernisation, représentant 431 millions d’euros d’investissement, dont 197 millions d'euros apportés par l'Etat. Quant au fonds de 1,5 milliard d’euros sur trois ans alloué au Conseil pour la recherche aéronautique civile (Corac) pour la R & D, 62 projets ont pour le moment financés pour un montant total de 376 millions d'euros.
Un fonds de soutien aux pépites industrielles
Un levier n’a pas encore donné sa pleine mesure, auquel participent Airbus, Safran, Thales et Dassault : le fonds ACE Aéro Partenaires, géré par ACE Management (Tikehau Capital), qui doit soutenir les pépites industrielles et participer à la consolidation de la filière. Avec l’apport du Crédit agricole de 100 millions d’euros début janvier, son montant atteint 730 millions d’euros et pourrait s’élever à 1 milliard fin 2021. Seule la société Aries Alliance, à Nantes (Loire-Atlantique), en a bénéficié jusque-là. « L’entreprise possède une technologie clé, des machines de thermoformage de pièces métalliques, qui intéresse tous les grands donneurs d’ordres français », justifie Marwan Lahoud, le président du directoire d’ACE Management. Le dirigeant précise qu’ACE examine actuellement 15 projets.
Objectif du fonds, assurer entre cinq et huit grosses participations et entre 10 et 20 investissements de soutien à l’horizon de cinq ans. Alors que les donneurs d’ordres interviennent en tant que médiateurs et conseillers, force est de constater que la consolidation est plus lente que prévu. « Il s’agit souvent d’entreprises familiales et leurs dirigeants n’acceptent pas toujours de perdre les rênes en cas d’absorption par un groupe ou de changement d’actionnariat, analyse Bruno Durand. Mais la situation évolue, ce moment de deuil est en train de passer. » Une révolution culturelle invisible qui pourrait conduire à renforcer la filière.
Une lente remontée des cadences
Quel que soit le scénario envisagé, le niveau de livraisons de 2019 ne sera pas dépassé avant 2023, selon les prévisions du cabinet AlixPartners. Seule certitude dans cet environnement mouvant : les livraisons de long-courriers vont rester très durablement en deçà de celles d'avant crise.




